La gentillesse comme puissance d’agir chez George Stamos

Le chorégraphe et interprète George Stamos pour son spectacle One Kind Favor, au MAI.
Valérian Mazataud Le Devoir Le chorégraphe et interprète George Stamos pour son spectacle One Kind Favor, au MAI.

À l’orée de notre rencontre avec George Stamos, la curiosité est d’emblée attirée par le terme « collaboration » glané dans les textes de communication du projet. Si les danseurs, eux, connaissent de façon intrinsèque leurs rôles de collaborateurs dans les projets, cela n’est pas toujours reconnu dans le travail, encore moins dans les crédits. En effet, le simple fait de le souligner repose la question et les conditions mêmes de son existence. Qu’est-ce que ce terme vient préciser dans ce contexte, M. Stamos ?

« Pour moi, la collaboration, ça n’arrive pas, c’est déjà là. Ça existe toujours, dans une certaine mesure, lorsque les danseurs et les chorégraphes travaillent ensemble. Bien sûr, il y a une différence entre cocréation et collaboration. Sur ce projet, je suis chorégraphe et directeur artistique, donc ce n’est pas une cochorégraphie. Si c’est mentionné dans le cas de One Kind Favor, c’est parce que Karla a été invitée à faire de nombreux choix artistiques. Radwan aussi apporte sa propre pratique de musicien compositeur, y compris les travaux liés à son groupe Jerusalem in My Heart. La façon dont tout cela cohabite a fait l’objet de nombreuses discussions détaillées. »

C’est dans le cadre de l’événement SWAP organisé par le MAI que la genèse de One Kind Favor a vu le jour, par une invitation à inverser les rôles entre chorégraphe et interprète. Quand George Stamos a commencé à danser dans la compagnie Nyata Nyata de la chorégraphe Zab Maboungou, Karla Etienne était sa professeure. M. Stamos a plus tard eu l’idée d’inviter Karla Etienne en tant que danseuse, mais aussi Radwan Moumneh comme musicien. C’est dans ce contexte de départ qu’a démarré le processus de collaboration.

Une force douce

De fait, la collaboration nécessite une certaine transparence, une qualité d’écoute, d’ouverture, de compréhension et d’harmonisation des perspectives des uns et des autres, la recherche d’un consensus tout en ne restant pas dans ses zones de confort. En somme, cela nécessite une bienveillance, comme l’une des traductions possibles de kindness est au cœur de One Kind Favor. D’ailleurs, comment en arrive-t-on à travailler sur cette notion délicate de kindness, de gentillesse, justement ?

« Avant de démarrer le travail, nous avions déjà beaucoup parlé avec Karla de cette esthétique de la violence que l’on trouve souvent en danse contemporaine, et d’une certaine forme de pouvoir aussi, ce qu’on appelle le trauma porn et son lot de corps dysfonctionnels, décontextualisés, avec beaucoup de force. Et cela soulève des questions chez moi, étant donné le monde déjà assez violent dans lequel nous sommes. Peut-on trouver de la puissance en représentant les corps autrement ? Pas seulement une force héroïque ou une force violente, mais une force gentille ? »

M. Stamos le souligne lui-même, cette esthétique de la violence a traversé son travail, comme un fil conducteur lié à un certain militantisme depuis la fin des années 1980, pendant la crise du sida. « Je suis gay queer. Je suis un activiste là aussi. Je me souviens de l’importance de créer des images qui parlaient de la violence de ce que l’on vivait alors. On avait besoin de cette énergie agressive là. » Et son projet précédent, Recurrent Measures, renvoyait à un corps performant, à une esthétique de l’héroïsme, sans place accordée à l’échec ni même à la modulation.

« Très vite, je me suis rendu compte que je n’étais pas intéressé par le fait de montrer des danseurs machines, confie le chorégraphe. Donc, le processus a basculé vers l’idée de la coexistence des corps, dans le sens d’une harmonie, de quelque chose de positif mais aussi de fort émotionnellement, intellectuellement et physiquement. C’est ça que j’ai ramené dans le processus de One Kind Favor, incorporé d’une autre manière. »

Comment travaille-t-on cette notion de gentillesse sans tomber dans les représentations communes de la simple vertu qui viendrait flatter les ego ou qui serait le résultat d’un bon comportement ou d’une prétendue bonne conscience ? « On travaille avec le souffle, la respiration, répond George Stamos. On porte une attention au torse et à la posture. On travaille à partir de tasks [tâches, ou actions concrètes]. On cherche une vulnérabilité forte, une disponibilité envers les autres, une ouverture dans le corps, de la réceptivité. Ça demande de modifier ses habitudes, de la patience, de l’écoute. »

Interrogé sur ces sources d’inspiration, il invite à regarder l’histoire de la communication, qu’il a étudiée récemment, par le prisme des techniques très spécifiques de la propagande. « Ellestravaillent à partir d’idées et d’images de la violence, ont pour but de séparer les gens, de contrôler leurs manières de penser, de percevoir le monde, de manipuler les émotions aussi. Pour moi, l’un des remèdes possibles à tout cela, c’est cette idée de kindness. Peut-être que cela échouera, mais les effets seront moindres ! »

One Kind Favor

Chorégraphie : George Stamos, en collaboration avec Karla Etienne et Radwan Moumneh. Une production Danse-Cité. Au MAI – Montréal, arts interculturels, du 21 au 25 janvier, 20 h.