«Intérieurs», plonger dans les épaisseurs des intimités

La chorégraphe Caroline Laurin-Beaucage en répétition du spectacle «Frontera + Interieurs» au Studio 303
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La chorégraphe Caroline Laurin-Beaucage en répétition du spectacle «Frontera + Interieurs» au Studio 303

Avant Intérieurs, il y a eu Habiter sa mémoire, une performance solo de quatre heures dans l’espace public, au sein d’un cube sans cloisons, dont les couches d’expériences ont servi de tremplin à Caroline Laurin-Beaucage pour créer une autre œuvre à venir.

Habiter sa mémoire est un immense défi que l’interprète à l’intérieur de la chorégraphe se lance à elle-même, car la performance, au départ prévue pour cinq occurrences, s’est en réalité produite 33 fois. Qu’est-ce qui a motivé ce défi chez la chorégraphe qui a surtout pratiqué le duo jusqu’ici ?

« Au moment où j’ai démarré Habiter sa mémoire, je venais d’avoir mon deuxième enfant et cette dernière grossesse a énormément hypothéqué ma condition physique. C’est comme si j’avais un nouveau corps qu’il me fallait réentraîner. C’est aussi le moment où j’ai eu mes 40 ans et, que tu le veuilles ou non, c’est comme si tu arrivais à la moitié de quelque chose, un tournant se passe. J’avais envie de voir ce qu’il restait de toutes ces années de danse depuis l’âge de mes trois ans, voir où était rendu l’élan de mon enfance, le plaisir et la joie de bouger, la sensation de pleine liberté dans le mouvement, et en même temps, je voyais bien qu’il m’était impossible de retourner à la manière de danser que j’avais laissée. »

D’où la nécessité de changer de perspective, de se proposer d’autres cadres et d’aller dans l’espace public, et ce, paradoxalement, pour plonger dans l’intime.

Habiter sa mémoire est le premier projet que Caroline Laurin-Beaucage pense pour l’extérieur. Pendant quatre heures (durée commune d’une répétition en danse), elle expose au regard des autres son processus de recherche avec tout ce qu’il contient de moments de grâce, d’abandon, de désespoir, de confrontation aux conditions météorologiques, d’absence du public.

« Je sais que c’est le projet le plus important que j’ai réalisé, dans le sens où cela m’a profondément touchée dans mon engagement envers ce que je fais. Ça m’a reconnectée à la base de l’humanité, à une certaine bonté, à une ouverture, à un désir de communiquer, bien au-delà de danser des mémoires précises. J’ai fait des rencontres bouleversantes. Habiter sa mémoire est une proposition difficile physiquement et psychologiquement. Ça m’a apporté une grande force mentale. Improviser dans l’espace public, tu ne peux pas le faire à peu près. Non, tu le fais au complet. »

Les structures d’improvisation sont très écrites, mais je suis toujours en train de renouveler la recherche de corps. Chaque jour, avec Ginelle [Chagnon], on retravaille, on redéfinit, on peaufine.

Pour autant, l’espace public permet-il de plonger dans l’intime au complet ? Oui et non. Et c’est notamment ce qui ramènera Caroline Laurin-Beaucage dans l’espace théâtral. Au fur et à mesure du temps passé en extérieur, elle remarque à quel point le fait d’être une femme dans l’espace public rend vulnérable et crée des comportements sur lesquels elle n’a pas de prise, notamment la volonté de ne pas être trop envahissante et de rester accessible. En réaction à cela, des stratégies de protection se sont mises en place alors même que le défi était de ne pas en avoir.

Par ailleurs, le cumul des performances commençait à produire de la saturation, un désintérêt quant au matériel de danse généré. Ces différents paramètres ont poussé la chorégraphe à revenir dans le théâtre pour se défaire de cette pellicule et inventer d’autres systèmes de mouvements.

À partir de là démarre le processus d’Intérieurs, en collaboration étroite avec Ginelle Chagnon, où il s’agira de travailler sur la mémoire de la mémoire, sur les traces d’Habiter sa mémoire, non pas pour les transposer sur scène, mais pour en faire un potentiel de création de mouvements, de moteurs de gestes.

La recherche de corps

« Les structures d’improvisation sont très écrites, mais je suis toujours en train de renouveler la recherche de corps. Chaque jour, avec Ginelle, on retravaille, on redéfinit, on peaufine. Le fait de travailler sur les mémoires dont la nature est fuyante me pousse à être précise sur les images et les sensations dans lesquelles je suis en train de travailler : la pluie, les os de mon grand-père etc. Je suis dans des états de corps qui glissent dans une écriture qui se compose dans le moment. C’est vraiment l’idée d’aller visiter l’appartement de quelqu’un où chaque tableau serait une pièce qui donnerait à voir autant une vieille relique qu’un choix de tapisserie ! Je souhaite que le public puisse se laisser aller à un voyage et j’espère que cela fera écho à sa propre humanité. »

Dans Intérieurs, il y a aussi des images vidéo et du son, mais au même titre que pour le mouvement, il ne s’agit pas d’apporter stricto sensu sur scène ce qui a été collecté pendant Habiter sa mémoire.

Toutes les photos prises des spectateurs et tout ce qu’a elle-même enregistré la chorégraphe quotidiennement comme récit sonore avant, pendant et après les quatre heures de performance sont exposés au sein de l’installation Marquer le temps (à la salle d’exposition de la Place des Arts jusqu’au 3 janvier).

Trois projets interdépendants, mais totalement autonomes dans leur mode de réception. Une belle occasion de plonger dans les plis créatifs, mémoriels et intimes de l’artiste.

Intérieurs

Chorégraphie et interprétation: Caroline Laurin-Beaucage. Conseillère artistique et répétitrice: Ginelle Chagnon. À la Cinquième Salle de la Place des Arts, 20 h, du 11 au 14 décembre.