«Frontera», ou la lumière comme métaphore de la frontière

Duos, trios, solo, groupes qui se forment et se déforment, tout est bon pour chorégraphier l’espace.
Photo: Yannick Grandmont Duos, trios, solo, groupes qui se forment et se déforment, tout est bon pour chorégraphier l’espace.

C’est bien de la frontière dont il s’agit dans Frontera, une notion pour le moins politique à en regarder la face du monde, ce qui la rend d’autant plus intéressante à prendre à bras-le-corps dans l’espace théâtral. Pour autant, peut-on résoudre cette question par un usage de la lumière dont les superpouvoirs viendraient défaire les corps dansants de leur puissance d’agir en tant que sujets politiques ? Frontera n’y parvient qu’à moitié.

Les danseurs entrent dans l’espace pour d’abord le délimiter en sa périphérie par des marches rectilignes. On entend des voix dans plusieurs langues proposant différentes définitions sommaires du terme « frontière ». Puis un rai de lumière sur toute la largeur de la scène vient scinder l’espace. Des corps s’affaissent. Des courses latérales répétées. Ça cherche à comprendre l’espace libre, possible autour de soi, les limites de ses propres mouvements.

Des frontières fictives, d’autres physiques, car lumineuses, apparaissent et disparaissent. Petit à petit, les musiciens émergent depuis l’obscurité du fond de scène. Une écriture de l’espace se manifeste par le cumul de différents plans : à l’avant-scène, un travail de la posture versant vers l’immobilité, un deuxième plan latéralement lumineux, un troisième pour le reste du groupe et, au fond, le band de musique.

La danse se traduit par des tentatives de contact, de passages dans la lumière, des aller-retour dont on ne saisira pas la motivation. Puis, la scène se vide de sa lumière frontière, laissant place à une amplitude et à une liberté de mouvement avec son lot de singularités gestuelles au rythme effréné de la musique et à la production sans limites. Duos, trios, solo, groupes qui se forment et se déforment, tout est bon pour chorégraphier l’espace.

Un rideau en fond de scène tombe devant les musiciens quand les danseurs, poussés à l’essoufflement et à la toux, flanchent vers le sol. Un faisceau laser perpendiculaire au public s’allume alors et vient scanner le sol et les corps, comme une sorte de balayage. S’affirme un rapport de hiérarchie entre la lumière et les corps dansants où le faisceau laser surplombant l’espace par sa hauteur semble doté d’un superpouvoir régissant des corps-objets.

Comment ne pas voir, au-delà de la finesse de l’usage de techniques lumineuses découpant l’espace, le rapport à une force extérieure sur laquelle nous n’aurions aucune prise, pour ne pas dire une force divine ? Comment faire l’économie d’un questionnement sur la frontière par les corps eux-mêmes et non en réaction à un laser magique, quand les sociétés de contrôle dans lesquelles nous vivons sont bouleversées par les migrations humaines nécessaires repoussant les limites mêmes des frontières jusqu’à les ignorer ?

Si la suite des effets lumineux a pu nous ramener aux images d’un Kubrick et son 2001. L’odyssée de l’espace dans son rapport au mystérieux monolithe noir, le retour à la surenchère de mouvements et aux courses effrénées nous a aussi ramenés à la figure de Sisyphe, courant à sa perte par l’absurdité d’une tâche répétée.

Pourtant, à la fin de la pièce, lorsque les six danseuses reviennent se planter face au public dans les intervalles verticaux des sillons de lumières, elles s’imposent à l’espace et montrent les signes possibles d’une résistance et d’une puissance d’agir. Ces dernières minutes annoncent un dialogue pondéré qu’une tendance à user d’effets lumineux n’aura pas pleinement permis. Pourtant, les prémisses et la distribution du projet présageaient d’une pièce prometteuse dont le déploiement nous laisse un peu fatigué.

Frontera

Chorégraphie de Dana Gingras, musique de Fly Pan Am, concept visuel et scénographie de United Visual Artists, au Théâtre Maisonneuve, 20 h, jusqu’au 7 décembre.