«Inside»: solitudes en résonance

«Inside» émane d’une installation «en chair et en os» à Athènes, créée par Dimitris Papaioannou au printemps 2011.
Photo: René Habermacher «Inside» émane d’une installation «en chair et en os» à Athènes, créée par Dimitris Papaioannou au printemps 2011.

Après avoir attiré les foules avec son The Great Tamer en janvier 2019, le chorégraphe grec Dimitris Papaioannou autopsie les gestes du quotidien dans Inside, une installation vidéo propice à la rêverie.

On entre dans une sorte de lounge, fauteuils et poufs profonds, il y a même un bar dans un coin. Sur un écran immense enchâssé dans un cadre, se déploie un appartement au style minimaliste, un lit, une table dans un coin, un balcon avec paysage changeant. Dans un clair-obscur qui tire vers le jaune verdâtre — un peu comme dans les polaroïds de Tarkovski — une trentaine d’hommes et de femmes entrent et se succèdent dans l’espace. Autour, on est libre de déambuler, de sortir faire une pause, d’arriver et de partir quand on le souhaite.

Ouvrir la porte, allumer la lumière, poser son sac. S’arrêter un instant, regarder dehors. S’asseoir sur le lit, défaire ses lacets. Sortir sur le balcon, s’absorber dans le paysage. Prendre une douche, se sécher, s’allonger. Papaioannou inventorie minutieusement ces gestes banaux auxquels on se livre lorsque l’on rentre chez soi. Émerge à nos yeux au bout d’un moment une phrase tirée au cordeau de mouvements simplissimes, écrite comme sur du papier musique.

Les trajectoires de ces personnes ont l’air situées dans des espaces-temps parallèles, émaillés de bruits de réveille-matin et de sons de sirènes de voitures provenant de l’extérieur. Elles se chevauchent progressivement, devenant foule avant de redevenir éparses. Mais ces personnes ne se regardent jamais. Elles ne partagent pas le même espace. D’accumulations en surimpositions, la phrase chorégraphique s’en complexifie.

Poésie de l’intime

Inside émane d’une installation « en chair et en os » à Athènes, créée par Dimitris Papaioannou au printemps 2011 et durant six heures. La proposition, dont on peut faire l’expérience à l’Usine C, correspond à la captation de ces six heures en une seule prise de vue et sans montage. Ancien peintre et bédéiste, Papaioannou déplie une composition fine, réussie, de l’espace, à la manière d’un story-board.

Empreinte de mélancolie, cette proposition formaliste, sans début ni fin, où les mouvements des corps ne sont nullement esthétisés (mais où ceux qu’on voit le plus à l’écran sont tous construits sur le même gabarit un peu ennuyeux de corporéités normatives), a plusieurs clés de lecture. Miroir sur nos propres vies, de nos solitudes parallèles ? Réflexion sur le voyeurisme, sur l’aliénation ? Nouvelle forme d’expérience théâtrale plus propice à nos attentions disparates ?

Remarquablement bien faite, Inside a ceci de fascinant qu’elle permet toutes les projections et s’inscrit avec intelligence dans les questionnements propres à notre temps, mais sans être littérale ou inscrite dans une temporalité définie. Il y a aussi quelque chose de poétique, de tendre, dans l’accumulation de ces gestes intimes.

Mais l’oeuvre confine éventuellement à l’exercice de style. Tournant graduellement à vide, elle prend une certaine lourdeur. On aurait aimé voir surgir une variation un peu radicale, de l’inattendu. Ou, mieux, faire l’expérience de l’original, avec la chaleur et la matérialité avoisinantes des corps. Mais par ces temps de crise climatique, où certains chorégraphes s’engagent à réduire leur empreinte énergétique, le choix de la vidéo était probablement plus sage.


Inside

Conception et mise en scène : Dimitris Papaioannou. À l’Usine C, du 19 au 23 novembre, 17 h 30.