Place au «low-tech» aux Rencontres internationales Regards hybrides

L’artiste médiatique autochtone canadien Terrance Houle présentera une conférence lors des Rencontres internationales Regards hybrides. Sur la photo, un extrait de son film <em>Landscape</em>, filmé en super 8.
Photo: Terrance Houle L’artiste médiatique autochtone canadien Terrance Houle présentera une conférence lors des Rencontres internationales Regards hybrides. Sur la photo, un extrait de son film Landscape, filmé en super 8.

Pour leur deuxième édition, les Rencontres internationales Regards hybrides (RIRH) continuent à défricher les collisions des corps dansants à l’écran. Organisée par Mandoline Hybride en collaboration avec Tangente, la biennale de films met cette année à l’honneur des démarches artisanales qui font beaucoup avec peu et qui proposent d’autres manières de regarder le monde.

Les RIRH se sont dotées de sept visions commissariales, toutes portées par des femmes, comme l’explique la fondatrice et commissaire de l’événement, Priscilla Guy : « Il s’agit de personnes de générations, de cultures et de pays différents — le Mexique, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada — évoluant dans des contextes distincts où les formes de films qui se développent sont influencées par des politiques et un climat social variés. » Cette vision commissariale plurielle contribue à faire des RIRH, adoptant de surcroît un rythme biennal, une proposition qui rompt avec le modèle traditionnel des festivals annuels de films : « Contrairement aux festivals qui programment uniquement des oeuvres récentes, on est dans le désir de faire se côtoyer des oeuvres de différentes décennies. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Contrairement aux festivals qui programment uniquement des oeuvres récentes, on est dans le désir de faire se côtoyer des oeuvres de différentes décennies», explique la fondatrice de l’événement, Priscilla Guy.

Esthétiques faites maison

Les RIRH ausculteront entre autres des approches low-tech en matière de création : « On s’intéresse à des films faits avec les moyens du bord, avec une technique plus artisanale, souligne Priscilla Guy. Ça ne veut pas dire qu’on est dans un refus de la technologie ou de l’innovation, mais qu’on est dans une autre manière d’aborder le corps. Pour donner un exemple de création low-tech, dans mon travail de cinéaste, on est juste deux avec une caméra, sans perchiste, sans directeur de photographie, sans équipe technique. »

Ce type de démarches créatives correspond à « des tournages guérilla », pointe l’artiste médiatique autochtone canadien Terrance Houle, qui interviendra aux RIRH en tant que conférencier. Pour lui, la création low-tech « a une qualité plus cinématique, qui convient mieux au mouvement [que des approches plus technologiques]. C’est un processus qui comporte une sorte de magie : on utilise des produits pour développer les images, alors que le numérique est tellement immédiat ».

Photo: Terrance Houle Extrait du film de Terrance Houle, Many Snake Woman: "The Daughters after Me" (2019)

Pour sa part, l’artiste britannique Claudia Kappenberg, l’une des commissaires des RIRH, lie l’essor des approches low-tech avec des préoccupations d’ordre socioécologique : « La relation entre le corps et les technologies est fascinante, car celles-ci nous permettent d’examiner de plus près le corps et de le soutenir de nombreuses façons. Néanmoins, on se rend compte aujourd’hui que l’idée de pouvoir fabriquer le monde qu’on veut grâce à la technologie est illusoire et qu’elle apporte d’amples et irréversibles destructions environnementales. Je ne suis donc pas surprise que les artistes contemporains se tournent vers des technologies plus anciennes. »

Pour les RIRH, Claudia Kappenberg a sélectionné des films de réalisateurs britanniques mêlant des approches artisanales et d’autres plus numériques, « proposant une réflexion sur un éventail de relations, à savoir entre l’image et le son, entre le corps et le paysage, et entre l’humain et le temps », précise-t-elle.

Photo: Andre Verissimo Dans l'installation Honey Hat de Claudia Kappenberg, il est question de surconsommation et d'abondance.

Dans sa pratique créative croisant performance et film, Claudia Kappenberg est elle-même attirée par une technique très simple qui dévoile ses mécanismes, « peut-être parce que je trouve l’expérience physique extrêmement agréable. Les activités comme la marche, la natation ou l’aviron sont extrêmement complexes et infiniment intéressantes, elles ne sont jamais les mêmes », dit-elle. Celle qui a fondé un journal de cinédanse, The International Journal of Screendance, présentera l’installation Honey Hat aux RIRH. Il y sera question de surconsommation et d’abondance, et d’un couvre-chef de guirlandes de viande arrosées de miel.

Contrepoint aux stéréotypes

Les approches artisanales permettent de varier le registre des images, des corporéités et des esthétiques déployées à l’écran : « Dans les centaines de festivals consacrés à la cinédanse à travers le monde, on retrouve des canons esthétiques dominants, une image très léchée, une narrativité très forte, des corps très jeunes et très beaux, précise Priscilla Guy. Le choix d’orienter les RIRH vers la création low-tech s’explique par le souhait d’offrir un contrepoint à ces images très homogènes qu’on voit dans la vie de tous les jours, de répliquer aux canons du cinéma en général. »

Le choix d’orienter les RIRH vers la création low-tech s’explique par le souhait d’offrir un contrepoint à ces images très homogènes qu’on voit dans la vie de tous les jours, de répliquer aux canons du cinéma en général 

Entrecroisant performance, photographie et vidéo, le travail de Terrance Houle fait partie de ces approches proposant d’autres corporéités et d’autres récits. L’artiste blackfoot et anichinabé basé à Calgary met en mouvement son propre corps dans des courts métrages souvent tournés en 35 mm, qui déconstruisent les stéréotypes associés aux Autochtones de manière désopilante. « Je fais des films basés sur mon corps autochtone, que je présente parfois avec de l’autodérision et toujours à partir d’une perspective de masculinité, celle de mon corps actuel de père, dit Houle. Pendant mon enfance, j’allais à des pow-wow et je pratiquais des danses traditionnelles. J’essaye d’infuser tout ceci dans mon travail, en l’enrobant d’une esthétique DIY propre à la scène punk et métal et en faisant éclater les stéréotypes liés aux identités autochtones, comme celui du “sauvage noble” ».

Deux oeuvres de Terrance Houle seront projetées aux RIRH dans le cadre de la conférence qu’il donnera. Le film Friend or Foe dépeint une conversation silencieuse qui convoque un langage des signes autochtone : « C’est un langage précolonial, qui était utilisé par les tribus entre elles pour converser et faire du commerce, encore employé aujourd’hui à l’occasion de cérémonies, explique Houle. Quant à Landscape, c’est un film filmé en super 8, faisant appel au stop motion. Je voulais filmer un paysage parce que tant d’artistes, comme le Groupe des sept, ont peint des paysages vides de toute personne autochtone. »

Rencontres internationales Regards hybrides

Commissaires: Priscilla Guy, Cara Hagan, Claudia Kappenberg, Emilie Morin, Ximena Monroy, Paulina Ruiz Carballido et Alanna Thain. Du 21 au 24 novembre à Édifice Wilder - Espace danse.