Dana Gingras en chute libre dans l’espace liminal

Image croquée lors d’une répétition du spectacle «Frontera», fruit des retrouvailles artistiques de la chorégraphe Dana Gingras avec le groupe post-rock Fly Pan Am
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Image croquée lors d’une répétition du spectacle «Frontera», fruit des retrouvailles artistiques de la chorégraphe Dana Gingras avec le groupe post-rock Fly Pan Am

Fruit des retrouvailles artistiques de Dana Gingras avec le groupe post-rock Fly Pan Am tout récemment recomposé, Frontera est une œuvre-performance où les exploits physiques se marient avec la présence de musiciens sur scène dont la musique donne de la texture aux mouvements. Le temps d’un extrait suivi d’une entrevue dans une salle de répétition du théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, les concepteurs de la pièce Frontera ont réveillé la pensée critique du Devoir, allumant une riche et vibrante conversation sur le thème de la surveillance, sur la dictature algorithmique ainsi que sur la liberté de penser au temps des réseaux sociaux.

« Au tout début, le projet s’est présenté comme une volonté d’investiguer la question des limites, des frontières. Autrement dit, tout ce qui réunit le domaine du connu de l’inconnu », raconte Dana Gingras, qui illustre le concept derrière sa chorégraphie avec la frontière invisible qui sépare son quartier de la Petite Italie de celui du Mile End. « Le chemin de fer qui sépare ces deux quartiers constitue un espace liminal. Moi, je trouve cela intéressant de constater la persistance des gens à tracer des sentiers dans cette fausse frontière. »

Dana Gingras s’est donc inspirée de ce qu’elle qualifie de « lignes de désir dessinées dans l’espace liminal » pour composer une pièce qui parle de notre façon de bouger dans l’espace urbain. « Ruth Little, notre dramaturge, répète souvent qu’à notre époque, les humains apprennent à bouger de manière algorithmique plutôt que rythmique », avance la directrice artistique de la compagnie Animals of Distinction (autrefois Holy Body Tattoo), qui a choisi des interprètes aux physiques et aux profils différents pour une pièce qui exploite à fond le thème du jeu et de la subversion.

« J’utilise beaucoup le parcours et la course libre pour parler des territoires interdits. Je voulais vraiment aller au fond de ce qui est permis et de ce qui est proscrit. Frontera fait référence à ce qui est permis et à ce qui est prescrit, des lieux restreints de liberté et de la provenance de nos résistances. »

Panopticon au temps du mobile

Le compositeur Roger Tellier-Craig — fondateur de Fly Pan Am — explique comment cette pièce très live exige une attention et une présence complètes de la part des musiciens. La première collaboration de Tellier-Craig et Gingras remonte à 2003, à la faveur de la création de la pièce Monumental par Holy Body Tattoo. Depuis, ils ont multiplié les rencontres artistiques, travaillant notamment ensemble sur le film pour dôme Chute libre, présenté à la SAT en 2018.

« Notre travail collectif est un processus très organique : nous avons assisté à plusieurs répétitions, puis construit et raffiné la musique en prenant le mouvement comme point de départ », indique Roger Tellier. L’intensité est dans le tapis, dans la salle de répétition du théâtre Maisonneuve, avec des danseurs qui s’élancent dans toutes les directions, boostés par l’antimélodie des musiciens de Fly Pan Am. L’improvisation tient une place de choix dans cette pièce-performance qui prend forme avec la contribution du langage des artistes. Frontera est une pièce exigeante qui, de l’aveu de Dana Gingras, a exigé le choix de danseurs aux compétences « kick ass ».

« Au début de la création de la pièce, j’ai donné aux danseurs la tâche de partir à la dérive dans la ville. Je leur ai demandé d’aller dans des espaces interdits, comme des immeubles de bureaux. Je les ai invités à explorer des lieux inhabituels, à défricher de nouveaux sentiers. L’idée était de voir ce qui arrive quand on se retrouve soudainement désorienté dans sa propre ville », explique la chorégraphe, qui dit que Frontera fait écho aux conséquences sociales et politiques des mouvements massifs, de déplacements et de migrations, qui bouleversent la planète.

« Sur la scène, le concept de liminalité est rendu par la façon dont les danseurs alternent entre l’ombre et la lumière. Nous élargissons aussi le concept à la surveillance qui se fait par les applications, les téléphones intelligents, les réseaux sociaux. Comment faire pour passer sous le radar et ne pas être traqués ? C’est une question qui nous taraude… » dit Dana Gingras, en référence à la pensée du philosophe français Michel Foucault et à son analyse du panopticon, transposée dans notre monde digital actuel. « Pour Foucault, l’idée du panopticon illustre notre façon de nous surveiller les uns les autres, et individuellement. À un moment donné, nous devenons notre propre policier intérieur. Une façon de dire comment nous portons, en nous, des frontières intérieures. »

Dana Gingras, qui a mis son talent chorégraphique à contribution lors de collaborations avec des icônes culturelles comme Arcade Fire, William Gibson, The Tiger Lillies et Steven Severin (de Siouxsie and the Banshees), fait un intéressant parallèle entre Frontera et son identité comme artiste de la marge. « Le centre bouge toujours. Éventuellement, il finit par rejoindre la culture en marge. On le voit avec le phénomène de l’embourgeoisement. » Le musicien Jean-Sébastien Truchy ajoute son grain de sel à cette réflexion sur le côté mouvant de la marginalité portée comme badge d’honneur. « Cela peut être très déplaisant d’être confiné à la marginalité. Cela forge les attentes des gens. »

Après une première vie à Québec, Montréal et Ottawa, Frontera partira en tournée, notamment à Sydney, en Australie, à Vancouver et à Berlin. « Tout cela nous amène à repenser notre rapport à l’espace, notre rapport aux autres. En tant qu’artistes qui travaillent sur une pièce de danse contemporaine, nous nous situons à l’extérieur de notre art », ajoute Dana Gingras. Penser par soi-même, déjouer la surveillance, ne pas se soumettre aux lois du marché de la prévisibilité. Les géographes que sont les chorégraphes sont là pour nous rappeler que c’est dans notre corps bougeant librement dans l’espace que réside notre humanité.

 

Frontera

De la compagnie Animals of Distinction. À La Rotonde, à Québec, le 20 novembre, puis au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 4 au 7 décembre, dans le cadre de la série Danse Danse. Au Centre national des arts d’Ottawa les 19 et 20 février.