«L’Encre noire»: portrait des chorégraphes en druidesses

Tant d’archétypes féminins se croisent dans «l’Encre noire», tant d’influences culturelles s’entrelacent que la création finit par manquer de cohérence, par s’étirer en longueur.
Photo: Valérie Boulet Tant d’archétypes féminins se croisent dans «l’Encre noire», tant d’influences culturelles s’entrelacent que la création finit par manquer de cohérence, par s’étirer en longueur.

La Tresse, un collectif de danse contemporaine créé par Geneviève Boulet, Erin O’Loughlin et Laura Toma, brasse dans un même élan toutes sortes d’archétypes féminins et de références culturelles dans une première pièce intégrale.

Dans la pénombre, on distingue trois formes sous un large tissu verdâtre. Elles s’animent progressivement, dessinent un ressac d’amas qui respire. Des pieds apparaissent à un bout du tissu. Puis des genoux, puis des seins, alors que la traîne d’étoffe semble avoir pris vie. On y voit à peine, on est fascinée, émue. Les jambes deviennent tentacules, les corps deviennent créatures plastiques et frétillantes, un cri aigu perce la belle trame sonore. Ourlée de sensualité et de délicatesse, la danse naît dans la rencontre des matières.

Un deuxième tableau réussi donne à voir deux femmes de dos, en chemises de nuit blanches, les bras croisés en arrière, comme s’ils étaient pris dans une camisole de force. On pense aux fillettes des films d’horreur. En choeur, elles balancent leurs coudes, leurs chevelures dénouées.

Autre tableau frappant et magnétique, celui évoquant Sheila Na-Gig, déesse celtique de la fertilité, représentée avec une vulve très saillante.

Mais tant d’archétypes féminins — nombreux mais évoquant assez souvent la fillette ou la jeune fille, entre Shining et Le Magicien d’Oz — se croisent dans l’Encre noire, tant d’influences culturelles s’entrelacent que la création finit par manquer de cohérence, par s’étirer en longueur. Langue et chants roumains, prières catholiques, incantations gaéliques pour ne nommer que celles-ci (le programme révèle que la création est irriguée par les paysages irlandais où elle a été créée et entremêle les bagages culturels irlandais, roumains et québécois de ses créatrices et performeuses). La gestuelle devient souvent littérale, comme dans ces danses où les artistes se déhanchent, tressautant sur leurs souliers à talons qui claquent, et les figures féminines ressassent parfois des stéréotypes.

Toujours est-il que la première pièce intégrale de La Tresse a beaucoup de potentiel. Ses interprètes ne manquent pas d’audace et de séduction. Les thèmes de la sororité, de l’empowerment féminin (renforcement de pouvoir) sont porteurs. L’Encre noire semble en effet évoquer en filigrane l’imaginaire des sorcières modernes. Mais elle aurait grand besoin d’élagage et de resserrement dramaturgique. À force de faire feu de tout bois, elle devient tirée par les cheveux (au propre et au figuré).

L’Encre noire

Chorégraphie et interprétation : La Tresse (Geneviève Boulet, Erin O’Loughlin, Laura Toma) Agora de la Danse, édifice Wilder, 13 au 16 novembre