«Nadia, est-ce que ça va?» et «Slow change»: en quête de bienveillance

Lilianne Moussa
Marie-France Coallier Le Devoir Lilianne Moussa

Anciennes athlètes, des artistes auscultent le monde de la gymnastique et de la natation synchronisée dans un diptyque concocté par le diffuseur Tangente : un quatuor de danse contemporaine des Montréalaises Liliane Moussa et Caroline St-Laurent et un solo performatif de la Torontoise Tess Martens.

Toutes deux transfuges de la gymnastique compétitive, la chorégraphe Liliane Moussa et l’artiste visuelle Caroline St-Laurent s’associent pour créer ensemble une pièce de danse contemporaine intitulée Nadia, est-ce que ça va ?. « Le titre fait référence à Nadia Comaneci [gymnaste roumaine qui avait reçu la note de 10 à l’âge de 14 ans aux Jeux olympiques de Montréal, en 1976], raconte Liliane Moussa. J’avais vraiment envie d’un titre qui évoque la bienveillance, qui pose la question des apparences et des faux-semblants. En apparence, les sportives et les artistes de danse ont l’air d’aller… Mais peut-être que ça ne va pas. Alors, il s’agit de poser la question de manière récurrente aux interprètes, mais aussi au public. Celui-ci se fait demander si ce qui se passe devant lui sur scène, ça va. »

Le mouvement #MoiAussi a incité les deux artistes à se replonger dans le monde de la gymnastique. « J’avais créé une pièce chorégraphique sur mon passé de gymnaste, que j’avais mise sur une tablette, poursuit Liliane Moussa. Toute la foulée des dénonciations dans les milieux de la gymnastique féminine compétitive et de la danse m’a amenée à vouloir retravailler ce sujet. Avec Caroline St-Laurent, on a décidé d’adapter sa performance Mental Preparation. Dans cette œuvre, elle portait un léotard en papier cadeau et faisait une arabesque avec un rétroprojecteur attaché sur le dos. »

La force du groupe

Dans Nadia, est-ce que ça va ? les maillots en papier cadeau, portés pendant une partie de la création, constituent une métaphore de la vulnérabilité cachée des interprètes — qui sont les artistes de danse Marilyn Daoust, Anne-Flore de Rochambeau, Marine Rixhon et Liane Thériault. « Il y a quelque chose de très structuré dans ce maillot, mais aussi de très fragile, car dès que les danseuses se mettent à bouger, il se déchire. Sinon, leur fragilité n’apparaît jamais. Au contraire, elles mettent en jeu des corporéités virtuoses, athlétiques. C’est un peu comme une chorégraphie de natation synchronisée en groupe… On est dans une qualité corporelle qui est vraiment dans le contrôle. »

L’écriture chorégraphique comporte un traitement poétique du travail d’unisson et de l’écoute qui lui est inhérente. Mais celle-ci va plus loin qu’une simple écoute kinesthésique dans cette œuvre caractérisée par un sous-texte féministe, dont toutes les conceptrices et interprètes sont des femmes. « Il y a une forme d’écoute dans la complicité et la solidarité entre les interprètes », souligne la chorégraphe.

La solidarité féminine est quelque chose de primordial pour Liliane Moussa : « C’est quelque chose de très important en gymnastique. Il se développe des liens sincères et profonds entre les sportives et c’est pareil quand tu fais un programme de danse pendant plusieurs années… Mais le contexte compétitif vient entacher ces relations. Il y a tout le temps la volonté de faire partie de la gang d’amies, mais en même temps de se démarquer par sa performance. On a surtout voulu faire ressortir dans cette pièce la force du groupe, de la collectivité. »

Témoignages

« La gymnastique et la natation synchronisée sont toutes deux des sports très exigeants physiquement et artistiques dans le sens chorégraphique », souligne l’artiste de performance Tess Martens, programmée dans la première partie du diptyque. Celle qui a pratiqué la nage synchronisée de manière professionnelle de 8 à 16 ans pose un regard féministe sur cette pratique sportive : « Je revisite mes souvenirs d’enfant et témoigne de mon expérience traumatique. En raison de problèmes de santé mentale à l’adolescence, on m’avait exclue du club dont je faisais partie. Ma pièce Slow Change traite du corps, de ses changements quand on arrête de pratiquer un sport de manière intensive et de l’hyperféminité exigée des nageuses synchronisées. On est censées être un groupe de huit nageuses au type morphologique identique, sveltes, grandes mais pas trop, très maquillées avec de longues jambes et les cheveux longs pour pouvoir les attacher en chignon. On doit sourire, faire des clins d’œil… C’est presque comme des concours de beauté. »

Traditionnellement réservée aux femmes, la natation synchronisée met l’accent sur les « filles en série » (un concept développé par l’écrivaine Martine Delvaux). « Il ne faut pas sortir du moule. Comme j’étais jugée trop grande, je n’ai jamais pu faire de duo en dépit de mes scores élevés. »

Tout comme la matérialité du léotard en papier cadeau joue un rôle important dans Nadia, est-ce que ça va ?, le maillot de bain de la nage synchronisée (souvent décoré de paillettes et de strass) est central dans Slow Change. « J’aimais l’idée de prendre le maillot de bain comme objet et l’action de l’enfiler sur mon corps devenu trop grand… Je lutte avec mes cinq maillots de bain d’enfant et d’adolescente, de plus en plus petits au fil de la performance. » L’artiste établit d’ailleurs une analogie avec le changement rapide (quick change) d’instruments réalisé par les musiciens.

De manière improvisée, Tess Martens livre aussi sur scène des routines de nage synchronisée, ces enchaînements chorégraphiés de mouvements que les nageuses exécutent en musique dans l’eau. Elle fait aussi appel à un humour corporel et sonore. « Je suis inspirée par la maladresse et les farces des Three Stooges. Pour autant, ce n’est pas une performance drôle. »

Tess Martens porte le désir d’une autre performance, où des membres de la communauté LGBTQ, des personnes de divers âges et des hommes pourraient faire de la nage synchronisée. Avec Caroline St-Laurent, elle mène aussi une réflexion sur l’encadrement et la philosophie pédagogique qui caractérisent leurs anciennes pratiques sportives, mue par la volonté de les rendre plus bienveillantes, inclusives et ouvertes à tous les genres, à toutes les phases de la vie et à toutes les corporéités.

Slow Change /  Nadia, est-ce que ça va ?

De et avec Tess Martens / De Liliane Moussa et Caroline St-Laurent. À Tangente, Édifice Wilder – Espace danse du 21 au 24 novembre.