«Spirit»: une danse chuchotée par les ancêtres

Au fil des extraits de ce programme qui convoque les territoires australiens, un leitmotiv se dessine dans le vocabulaire à la fois tellurique et aérien de ce chorégraphe qu’on ne connaissait pas.
Photo: Edward Mulvihill Au fil des extraits de ce programme qui convoque les territoires australiens, un leitmotiv se dessine dans le vocabulaire à la fois tellurique et aérien de ce chorégraphe qu’on ne connaissait pas.

En provenance des prairies australiennes, la compagnie autochtone Bangarra Dance Theatre entremêle le conte, la danse contemporaine et des mouvements inspirés de la gestuelle animale dans un florilège d’extraits d’oeuvres qui puisent dans les récits de création.

La chenille, le kangourou, le dingo (un chien sauvage), la brolga (un grand héron)… Le chorégraphe Stephen Page s’inspire des gestes de ces différents êtres vivants pour tisser son rafraîchissant langage chorégraphique. Par exemple dans ce tableau de femmes-hérons à la tête ceinte de vermillon qui sautent sur une jambe, leurs coudes repliés dans le dos les tirant en arrière. Les différentes saynètes mettent en mouvement des histoires tirées des cosmologies autochtones — concepteurs et danseurs font tous partie de l’une des deux communautés autochtones d’Australie (ou des deux) : les aborigènes et les insulaires du détroit de Torrès. Dans Spirit, les visages sont souvent peints à l’ocre, une manière aborigène de transmettre des récits et des significations alliant le body painting et la danse.

Au fil des extraits de ce programme qui convoque les territoires australiens, un leitmotiv se dessine dans le vocabulaire à la fois tellurique et aérien de ce chorégraphe qu’on ne connaissait pas. Sauts perchés très haut, ronds de jambe le pied en flexion, travail au sol véloce, corps percussifs, bras expressifs. La scénographie et l’environnement sonore sont beaux et évocateurs : prairie de tussack, vents qui soufflent dans une toundra peuplée de marsupiaux, de cours d’eau et d’oiseaux volubiles. Les danseurs sont charismatiques et virtuoses. Il y a de belles dynamiques de groupe, qui préservent avec finesse l’expression de l’individualité de chacun et de chacune dans l’être-ensemble. Il y a aussi une utilisation intelligente et fort à propos de la matérialité, animisme oblige : glaives de bois, plumes, branches et feuillage s’immergent dans le dialogue des corps.

Mais on a l’impression d’un patchwork chorégraphique quelque peu inégal. Spirit regroupe des passages de plusieurs pièces, dont Ochres (1994), Corroborree (2001), Bush (2003) et Spear (2000), qui prit la forme d’un film. Par exemple, si Ochres s’inscrit dans un contexte social et esthétique précis, le vocabulaire gestuel est daté, irrigué par le langage compassé de la danse moderne. Les extraits de Bush et de Spear mettant en jeu des groupes masculins de corps musiciens sont moins lisses, plus convaincants.

On aurait aimé voir une création récente du répertoire de Bangarra Dance Theatre dans son entièreté. Bangarra vient de souffler ses 30 bougies, et c’est la seule compagnie autochtone en Australie à être soutenue par les fonds publics. On devine la pression énorme pour faire du grand spectacle, une danse démonstrative et lyrique qui rallie les foules. Mais les mouvements puisés dans le territoire, chez tel insecte ou tel oiseau, ne pourraient-ils pas permettre de renouveler la danse contemporaine, au lieu de mobiliser certaines de ses expressions vues et revues ?

«Spirit» du Bangarra Dance Theatre.

Danse, Danse. Théâtre Maisonneuve du 30 octobre au 2 novembre Chorégraphe : Stephen Page Directrice artistique : Frances Rings Danseurs : Elma Kris, Tara Gower, Beau Dean, Riley Smith, Nicola Sabatino, Rikki Mason, Rika Hamaguchi, Tyrel Dulvarie, Glory Tuohy-Daniell, Baden Hitchcock, Ryan Pearson, Lillian Banks, Bradley Smith, Courtney Radford, Jye Uren, Kassidy Waters, Kallum Goolagong, Gusta Mara Compositeurs de la musique : David Page et Steve Francis