Prix de la danse de Montréal: Paul-André Fortier par tous les temps

Paul-André Fortier a renoncé, du moins pour l’instant, à se produire en public. Il n’est pourtant pas à court de projets.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Paul-André Fortier a renoncé, du moins pour l’instant, à se produire en public. Il n’est pourtant pas à court de projets.

Paul-André Fortier aura dansé jusqu’à plus soif, jusqu’à ce que ses articulations le supplient d’arrêter. À partir de 40 ans et jusqu’à 70 ans, il a dansé le plus souvent seul, parfois dehors, à la pluie et au vent, partout sur la planète. Cet automne, Paul-André Fortier signe son premier livre, Masculin singulier, dans lequel il raconte son expérience de chorégraphe et de danseur, aux Éditions du Noroît. Depuis qu’il a annoncé la fermeture de sa compagnie Fortier-Danse Création, en 2018, Paul-André Fortier habite à Cacouna, près du grand fleuve, et près de la nature. Il reçoit cette semaine le Grand Prix de la danse de Montréal, qui couronne l’ensemble de son oeuvre.

La danse, Paul-André Fortier y est arrivé sur le tard, alors qu’il était déjà adulte et professeur de littérature au cégep de Granby. Avec une collègue, il participe à un stage d’été donné par la compagnie Nouvelle Aire, de Martine Époque, en danse contemporaine. C’est le coup de foudre. Fortier, qui ne fait pas les choses à moitié, se lance à corps perdu dans la danse, fonde sa compagnie, et abandonne sa sécurité d’emploi. Le mouvement l’appelle, il le suit. « Ce n’est pas moi qui mène le mouvement, c’est le mouvement qui me mène », écrit-il d’ailleurs dans son livre. Dans le cadre d’une de ses chorégraphies, en 1976, il utilise une sculpture de Françoise Sullivan.

Les deux artistes développent une amitié, qui se poursuit toujours aujourd’hui. « On s’est trouvé des affinités. Elle m’a ouvert la porte du monde des automatistes, du Refus global, à tout ce beau monde. C’était un rapport artistique plus large, qui débordait de la danse et qui rejoignait les arts visuels. Nous sommes toujours liés. On se voit. On s’apprécie. C’est un modèle. Elle a plus de 95 ans et elle peint encore. C’est une inspiration pour moi. »

Aller au bout de ses forces, au bout de son âge, c’est peut-être la devise de Fortier, qui a d’ailleurs commencé à danser en solo à l’âge où la moyenne des danseurs prennent leur retraite. Jusqu’alors, il avait chorégraphié pour d’autres danseurs, n’avait pas dansé. Ne s’était pas entraîné. « J’allais avoir 40 ans et, si je voulais encore danser, c’était maintenant ou jamais », écrit-il. Il dansera. Seul. D’abord des solos créés par ses amis chorégraphes Jean-Pierre Perreault, Catherine Tardif, DenisLavoie, Daniel Leveillé et Daniel Soulières, puis des oeuvres qu’il laisse venir au monde, « un peu comme partir à la découverte de ce que le corps a à me dire », écrit-il encore.

Le corps du jour

C’est cette oeuvre de danseur solo qu’il explore davantage dans Masculin singulier. Il y documente en particulier 30X30, un solo qui l’a amené à danser dans quinze villes, trente jours à chaque endroit, dehors, beau temps mauvais temps, avec ou sans public. « Au début, j’avais l’idée de danser à Montréal, 365 jours consécutifs, dans le climat », dit-il en entrevue.

« Je voulais danser sur une petite place, tous les jours à la même heure, pour expérimenter comment la danse réagit au temps. Comment elle doit s’adapter. Comment le corps doit s’adapter au quotidien, aux changements de température, aux tempêtes et aux grandes chaleurs. Je voulais le faire sans publicité, pour qu’à force, les gens se rendent compte qu’il y a cet homme au coin de la rue qui est là tous les jours. »

Son équipe lui fait cependant comprendre qu’il n’y a pas de subvention pour ce genre de projet. Et 365 devient plutôt 30x30, une expérimentation de 30 jours qui se déplace de ville en ville, autour du monde. Sa première représentation, à Newcastle, en Angleterre, est un choc. « Je n’avais jamais dansé à l’extérieur de ma vie. Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais. À Newcastle, c’était en mars. J’ai eu très froid. J’avais la morve au nez », raconte-t-il. Il qualifie l’expérience de 30X30 d’« extrêmement exigeante », de « passionnante » et d’« unique ». « C’est la plus grande rencontre de ma carrière avec le public », dit-il.

À travers ses expériences, l’artiste a appris à danser avec ce qu’il appelle « le corps du jour », un corps différent de celui de la veille et de celui du lendemain. Ce corps, il l’accompagne, jusque dans la vieillesse. En 2018, Paul-André Fortier ferme sa compagnie, Fortier Danse-Création, et livre son chant du cygne, Solo 70. C’est un faux solo, puisqu’il y est accompagné d’un comédien et d’une musicienne. Fortier, qui a alors 70 ans, y mesure les forces et les faiblesses du corps vieillissant. « Le vieillissement y est synonyme de déclin, de perte de capacité, écrit-il. Cette perte, ce moins, est compensée par un gain, un plus d’histoire, de vécu et de charge émotive. Tout compte fait, un corps vieillissant est aussi intéressant qu’un corps juvénile. C’est juste un autre rapport au temps, au poids, à la durée et à l’élan. »

Quoi qu’il en soit, Paul-André Fortier a renoncé, du moins pour l’instant, à se produire en public. « J’ai décidé que je ne veux plus danser de façon professionnelle et que je ne veux plus faire de tournées. Je peux faire des apparitions occasionnelles pour des projets spécifiques. Si je danse pour moi, il n’y a pas de problèmes. Danser pour des amis, c’est possible. Mais danser pour un public qui paye, c’est différent. »

Paul-André Fortier n’est pourtant pas à court de projets. Après avoir travaillé sur le principe de testament artistique, il poursuit présentement un projet avec le comédien Étienne Pilon, sur un texte inédit de Tristan Malavoy-Racine. « Je trouve ce projet particulièrement intéressant du fait qu’Étienne Pilon n’est pas danseur, que je ne suis pas metteur en scène et que Tristan Malavoy-Racinen’est pas dramaturge », dit-il. Une façon comme une autre de faire reculer ses limites.

Les Prix de la danse en bref

Outre le Grand Prix remis à Paul-André Fortier, les Prix de la danse de Montréal ont récompensé :

Prix interprète : Brianna Lombardo

Prix du CALQ pour la meilleure oeuvre chorégraphique À travers mes yeux d’Hélène Langevin

Prix découverte : Alexandra « Spicey » Landé

Prix envol pour la diversité culturelle et les pratiques inclusives : ex aequo Destins Croisés et Tentacle Tribe

Prix diffusion internationale : Le patin libre

Prix gestion culturelle : Marie-Andrée Gougeon pour son engagement dans le projet DLD – Daniel Léveillé Danse

Prix contribution exceptionnelle : Jack Udashkin, à titre notamment d’ancien directeur de la danse du Centre national des arts et d’ancien directeur général et artistique de La Chapelle Scènes contemporaines

Masculin singulier

Paul-André Fortier, Éditions du Noroît, Chemins de traverse, Montréal, 2019, 190 pages