Une cérémonie des esprits aborigènes

Une représentation de «Spirit»
Photo: Zan Wimberley Une représentation de «Spirit»

La compagnie australienne Bangarra Dance Theatre se pose à Montréal, le temps de quatre soirs de célébration des esprits aborigènes australiens

Pour sa première visite en sol canadien, la compagnie australienne Bangarra présente Spirit, une pièce rétrospective qui puise dans un généreux répertoire consacré à la célébration d’un legs aborigène qui perdure en dépit des méfaits du colonialisme. À quelques jours de l’escale montréalaise de Bangarra, dans le cadre la série Danse Danse, Le Devoir s’est entretenu avec le chorégraphe Stephen Page, à la tête de cette compagnie fondée en 1989.

« La pièce Spirit réunit une collection de différentes histoires qui rendent hommage à l’expression et aux traditions autochtones. Nous explorons plusieurs lignées mythologiques à l’origine des récits de création des différents peuples des Premières Nations », résume Stephen Page, un descendant du peuple nunukul et du clan Munaldjali de la nation yugambeh du sud-est du Queensland, en Australie. Les récits qui composent Spirit sont issus de traditions complexes qui reflètent les croyances animistes de la culture aborigène australienne.

 
Photo: Edward Mulvihill La compagnie australienne Bangarra, au fil des ans, a développé des protocoles de création pour retrouver l’essence des récits aborigènes et les traduire de manière plus abstraite.

Bangarra, au fil des ans, a développé des protocoles de création pour retrouver l’essence de ces histoires et les traduire de manière plus abstraite. Un oiseau gruidé nommé brolga, qui vit dans le nord de l’Australie, inspire par exemple un segment de la pièce où de jeunes femmes exécutent une danse inspirée de cet animal mythologique. Lors de notre entretien, Stephen Page s’attarde sur les croisements entre danse contemporaine et danse traditionnelle dans le travail de création de Bangarra, une compagnie qui au cours des dernières décennies a déployé ses ailes lors des spectacles inauguraux des Olympiques de Sydney (2000) et des Jeux du Commonwealth (2018) et lors de collaborations avec le théâtre et le cinéma.

« Dans la compagnie, nous pratiquons tout autant le ballet que le yoga et le karaté. Plusieurs d’entre nous ont grandi en milieu urbain dans le sud de l’Australie. Il y a donc un travail de mémoire et de décolonisation à faire, pour renouer avec la langue et la culture de nos aînés. La rencontre entre la danse contemporaine et la tradition se fait dans le respect de l’intégrité d’une arborescence qui a déjà beaucoup souffert du génocide des peuples aborigènes d’Australie. »

Trente ans de 65 000

Pour souligner ses trente ans d’existence et marquer son engagement à transmettre la culture ancestrale des îles du détroit de Torres, la compagnie Bangarra a créé la pièce 30 Years of 65 000, qui célèbre les divers répertoires explorés par la compagnie en trois décennies d’existence. Une façon d’exprimer que, si elle est bien ancrée dans la modernité, Bangarra se consacre surtout à la transmission d’une sagesse millénaire aux jeunes générations d’autochtones qui naissent et grandissent dans les villes. Les interprètes qui font vivre ces créations ont tous une descendance ancestrale aborigène et/ou venant des îles du détroit de Torres.

En Australie, Bangarra est la seule compagnie aborigène des îles du détroit de Torres à recevoir du financement fédéral. Cela lui permet de créer chaque année une nouvelle création et de se produire un peu partout sur la planète. Si la compagnie a rayonné sur le territoire australien et à l’échelle planétaire depuis sa fondation en 1989, elle continue d’entretenir de forts liens avec sa communauté d’origine et d’appartenance même si les activités de la troupe sont surtout concentrées à Sydney.

Par des ateliers et des projets sociaux développés en collaboration avec les aînés des îles du détroit de Torres, Bangarra sème des graines pour inspirer et former les prochaines générations d’interprètes et de conteurs. « Nous retournons fréquemment dans les communautés et les réserves, pour retrouver ces histoires qui sont ancrées dans le territoire. Partout où nous passons, nous sommes acceptés par les aînés, leur esprit fait partie de nous », raconte Stephen Page, un artiste résolument porté par un sens de la justice sociale.

À la fois interprète et chorégraphe, Stephen Page, qui est originaire de Brisbane, a d’abord travaillé avec la Sydney Theatre Company avant de prendre la barre de la compagnie Bangarra, en 1991. Cet artiste, qui cumule les honneurs et reconnaissances, établit plusieurs parallèles entre la réalité canadienne et celle de l’Australie, en matière de réconciliation et de reconnaissance des Premières Nations. « Notre travail résonne vraiment avec la culture et les traditions des peuples autochtones du Canada », explique Stephen Page, qui à plusieurs reprises lors de notre entretien revient sur l’importance de préserver les rituels de cérémonie et la tradition orale qui habitent ces cultures millénaires.

Quelques soirs durant, les esprits austraux planeront au-dessus de la scène du théâtre Maisonneuve, dans une danse rituelle sacrée qui porte en elle le souffle immortel de peuples opprimés. Bangarra ayant par le passé échangé avec les cultures des peuples autochtones du Groenland et de Samiland, de la Norvège, de la Suède et de la Finlande, cette tournée au Canada et aux États-Unis se fait en continuité avec son œuvre de diplomatie culturelle.

En 33 productions sur 30 ans, Bangarra renoue perpétuellement avec sa vocation de traduire et de transmettre une mythologie supprimée, une narration millénaire, et de prendre en compte la perspective des Noirs. En langue wiradjuri, bangarra signifie « faire du feu », un sens originel qui continue d’habiter l’esprit de la compagnie trente ans après sa fondation. « Nous continuons de nous nourrir de cette étincelle, de cette énergie. Cela nous donne le pouvoir de nous reconnecter avec nos origines en dépit de l’assimilation et du génocide que nous avons subis. Notre culture est si riche, tout comme notre relation spirituelle avec le territoire. Pour plusieurs membres de la jeune génération, cette énergie est essentielle pour réapprendre et réinvestir dans notre culture. C’est ainsi que nous allons survivre et contribuer à un monde meilleur. »

 

Spirit

Du Bangarra Dance Theatre. Présenté au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 30 octobre au 2 novembre.