«Beside»: quand la communication se passe de mots

Les danseurs performeurs entrent un à un et s’engagent dans l’exécution d’une partition au double défi : allier l’exigence de l’aléatoire sonore à celle d’une écriture chorégraphique infiniment précise.
Photo: Laurent Philippe Les danseurs performeurs entrent un à un et s’engagent dans l’exécution d’une partition au double défi : allier l’exigence de l’aléatoire sonore à celle d’une écriture chorégraphique infiniment précise.

Beside, troisième opus de la trilogie B + B + B de Marie Béland démarre par une brève présentation de la pièce par la chorégraphe elle-même. Mesure de prévention, souci de compréhension ou dévoilement hâtif? Peu importe, le charme opère, car le dispositif nous tient jusqu’au bout par la multiplicité de ses couches d’écritures.

Sur la scène, une table, trois casques, trois chaises autour et une quatrième sur le côté. Quatre projecteurs aux suspensions visibles dirigés vers le centre de la table enchâssent ce petit espace, tel un plateau de télévision. Les trois danseurs performeurs — Rachel Harris, Bernard Martin et Sylvain Lafortune — entrent un à un et s’engagent dans l’exécution d’une partition au double défi : allier l’exigence de l’aléatoire sonore à celle d’une écriture chorégraphique infiniment précise.

En effet, plusieurs stations de radios locales défilent dans leurs oreilles une programmation qu’ils nous partagent en direct tout en produisant une série de gestes et de postures tirés d’émissions télévisuelles d’informations préalablement chorégraphiées.

Si l’humour lié à la hasardeuse absurdité de certaines combinaisons entre les mots et les gestes ponctue une bonne partie de cette deuxième collaboration avec Montréal Danse — et tant mieux, car rire dans un spectacle de danse contemporaine s’avère bien trop rare — une sorte de désespoir nous rattrape. Non pas que la pièce nous révèle la pauvreté ou la médiocrité des contenus de certains médias de communication, car cela, nous en avions déjà bien conscience. Beside semble aller plus loin en soulignant l’échec du langage face à sa fonction première communicationnelle ou plutôt en pointant du doigt notre incapacité peut-être à en faire bon usage.

L’espace de quelques secondes, nous avons pensé à l’un des personnages du film Adieu au langage de Jean-Luc Godard, annonçant qu’un jour, nous aurons tous besoin d’un interprète pour comprendre ce que nous disons. Beside nous amène sur ce terrain-là, car les danseurs eux-mêmes, pris dans cette surcharge et ce flux continu d’informations à traiter en direct, ne parviennent pas toujours à être éloquents.

C’est ce qui fait d’ailleurs tout l’intérêt de leur performance lorsqu’ils butent sur les mots ou les répètent jusqu’à les vider de leur sens, se partagent une même parole ou encore tentent des synthèses loufoques de différents discours. En somme, l’inconfort de la multitude de leurs contraintes rend manifestes leurs potentiels et la finesse de leurs compétences.

Petit à petit, les mots se font plus discrets, et tout ce qui relève d’une expression liée au langage (visage et mains) s’efface au profit des gestes. Les corps, dépersonnalisés par l’usage de gants et de bas couleur chair sur le visage, se mécanisent, s’abstractisent. La pièce s’assombrit, pas seulement par les subtiles variations des éclairages, mais par une sorte de déshumanisation.

Cette bascule invite notre imaginaire à la dérive, qui nous aura ramenés le temps d’un flash, dans l’esthétique Bauhaus d’un Oskar Schlemmer. La fin, un brin mystérieux, de la pièce, semble ouvrir l’espace d’une création en devenir.


Beside

Chorégraphie : Marie Béland. Dramaturge : Kathy Casey. Éclairages : Karine Gauthier. Jusqu’au 18 octobre, à La Chapelle Scènes Contemporaines, 19h.