«BESIDE», ou l’autre comme enjeu de communication

Dans «BESIDE», l’adresse à l’autre est au coeur des enjeux de l’oeuvre.
Photo: Laurent Philippe Dans «BESIDE», l’adresse à l’autre est au coeur des enjeux de l’oeuvre.

La trilogie B + B + B pour BEHIND : une danse dont vous êtes le héros, BETWEEN et BESIDE. Trois propositions qui dessinent autant de rapports à l’espace et à la relation au public. Pour ceux qui n’auraient pas vu les deux premières pièces, la définition des rapports spatiaux qu’elles impliquent (derrière et entre) peut paraître simple à imaginer. Là, avec BESIDE et son « à côté de », la chose semble d’emblée plus délicate, plus complexe, voire moins confortable. Marie Béland pose en effet la question de la communication, du traitement de l’information, de sa saisie et de son partage par le truchement du corps. Une occasion pour elle de pousser plus loin son intérêt pour le corps-parole et ses zones d’inconfort.

Long processus

Le processus de création s’est étendu sur trois ans, car il a fallu du temps pour se détacher des obsessions de BETWEEN avant de comprendre les enjeux de BESIDE et y plonger en profondeur. L’inconfort ici est lié à un geste vocal. « C’est dû au matériau brut. L’interprète dit à haute voix ce qu’il entend à la radio diffusée en direct. » Les interprètes en l’occurrence sont des danseurs, et il s’agit bien d’un projet chorégraphique. Double inconfort ou double enjeu, car à l’aléatoire convoqué par le direct de la radio se superpose une partition de gestes absolument écrite, imposée.

« Pour moi, c’est vraiment important de travailler ça, parce que ça crée les tensions, les frictions, raconte Marie Béland. Le rapport entre aléatoire et imposé, ça donne de la chair et de la substance à ce qui est en train de se faire sur scène. Je travaille beaucoup avec la surcharge cognitive sur scène avec les (pauvres) interprètes, car j’aime les voir travailler dans des zones où ils ne contrôlent pas tout, ne sont pas maîtres de ce qui se passe. Les interprètes en danse, dans leur grande capacité, et leur grande rigueur, finissent toujours par maîtriser la chose, alors que tu préférerais qu’ils ne la maîtrisent pas, et l’aléatoire permet cette fragilité, cette mise en danger, cette vibration. Même s’ils sont super bons. »

Ce temps étiré entre la première et la dernière séance de travail a permis un temps de dépôt quant à la préhension et la compréhension de cette partition à la double exigence. Cela a demandé aux danseurs un entraînement spécifique ? « Ce que je peux dire, c’est que cela a été long pour qu’ils aient une emprise sur quoi que ce soit, répond Marie Béland. On s’est préparés au fil du temps. Comme une formation. C’est comme si le cerveau avait développé une capacité à répondre à cette surcharge cognitive là. À force, on crée des outils, des réflexes, des systèmes. C’est moins un échauffement d’avant spectacle qu’une préparation qui a duré trois ans. »

Stimuler le spectateur

Dans BESIDE, l’adresse à l’autre est au coeur des enjeux de l’oeuvre. D’où la nécessité pour Marie Béland d’inviter des spectateurs au sein des différentes étapes à Montréal et à l’étranger afin de mesurer ce que le travail suscitait, provoquait en eux. « On utilise la radio locale, donc il y a une composante culturelle très forte. Quand on débarque ailleurs, on a peu d’idées sur les actualités, la manière dont les gens se saisissent des médias pour communiquer. On avait besoin de vérifier que les gens perçoivent positivement le fait que des Québécois viennent se saisir de leur culture et la leur renvoyer ! »

Au-delà de cette attention, la chorégraphe aime que le spectateur soit activé par l’oeuvre, stimulé dans son intellect et sa pensée critique sans évacuer pour autant la possibilité d’être diverti. « Pour moi, l’oeuvre, c’est toujours un partage. BESIDE invite les gens à percevoir autrement et peut-être à remettre en question la construction de nos médias. On ne donne pas de réponses, mais on tient pour acquis que les gens sont assez intelligents pour émettre leur propre réponse. On essaie de créer des terreaux fertiles pour leur imaginaire et leur réflexion. Je pense que l’art doit servir à ça, entre autres choses. »

Il n’en reste pas moins que le spectateur, tout comme le danseur, vit une surcharge cognitive. Et jouer avec l’information et la communication, ça implique aussi de jouer avec du contenu, du sens. Mais là n’est peut-être pas la question. Dans BESIDE, le sens est bien présent, remarque Mme Béland. « Le fait d’utiliser la radio en direct et de ne pas maîtriser ce que l’on dit nous autorise à aborder des sujets assez profonds et à aller de la politique à la météo en passant par une entrevue avec Ricardo. C’est là tout l’intérêt et la richesse. »

Avec BESIDE, la chorégraphe sent qu’elle a franchi un pas de plus dans la complexité des couches d’écriture et de perception. À ce titre, le partenariat avec Montréal Danse et sa directrice artistique, Kathy Casey, y est pour quelque chose. « C’est la première fois qu’une dramaturge collabore avec moi de façon constante, à chaque répétition. Ça m’a permis d’aller beaucoup plus loin, de clarifier des intuitions. J’avais toujours une interlocutrice pour dialoguer, rebondir sur les doutes. » La collaboration avec Montréal Danse a rendu cela possible.

BESIDE

Chorégraphie : Marie Béland. Du 15 au 18 octobre, théâtre La Chapelle, 19 h.