Un corps à soi

Hanane Hajj Ali est une référence incontournable dans le monde du théâtre libanais. Dans<i> sa pièce «</i>Jogging»<i>,</i> elle raconte les histoires passées sous silence, les histoires que personne ne va raconter.
Photo: Marwan Tahtah Hanane Hajj Ali est une référence incontournable dans le monde du théâtre libanais. Dans sa pièce «Jogging», elle raconte les histoires passées sous silence, les histoires que personne ne va raconter.

Au programme de la troisième biennale du Festival altérité, pas à pas se trouvent deux propositions déjouant chacune à sa manière les conventions sociales en matière de modèles corporels dans l’espace public, toutes deux en provenance du Liban : la Médée protéiforme de la comédienne Hanane Hajj Ali et les corps masculins en transe de la chorégraphe Nancy Naous.

« Tous les matins, je cours, j’erre dans Beyrouth, raconte au téléphone Hanane Hajj Ali, l’une des figures centrales du théâtre libanais. En courant, j’ai des rêves érotiques, des rêves de théâtre à propos de personnages que je n’ai jamais joués sur scène ». Et lorsqu’elle rentre chez elle, la comédienne note les idées rescapées de sa déambulation quotidienne.

De ce processus est né un monologue empli d’autodérision, que Hanane Hajj Ali crée en 2013 dans un festival de rue au Liban, Nehna wel Amar wel Jiran (Nous, la lune et les voisins) avec la collaboration de ses directeurs artistiques, Éric Deniaud et Aurélien Zouki. Sur les marches de l’escalier Vendôme à Mar Mikhaël, un quartier populaire beyrouthin en cours de gentrification, l’artiste court et danse sur un tapis roulant devant un public réunissant les riverains, des curieux et des aficionados de théâtre.

Sur l’invitation du Moussem Centre Nomade des arts à Bruxelles, la militante culturelle qui œuvre pour la liberté d’expression s’attelle ensuite à créer une pièce de théâtre en intégrant à ce premier monologue le personnage de Médée : « Pendant l’un de mes joggings, j’ai rêvé que j’étouffais mon fils, alors très malade. J’étais horrifiée. Puis il m’est venu à l’esprit que j’avais toujours refusé de jouer Médée, car je n’étais pas convaincue qu’une femme puisse tuer ses enfants. Tout cela m’a amenée à revisiter mes idées sur Médée, mon rapport à ma vie, la maternité, le théâtre… J’ai alors lu et vu tout ce qui a été fait sur Médée. La pièce est profondément marquée par deux écritures qui me fascinent, le classique avec Euripide, et Médée Matériau du dramaturge allemand Heiner Müller. »

Lauréate du prix Vertebra Prize for Best Actor au Festival Fringe à Édimbourg en 2017, la pièce Jogging est nourrie par la lecture que fait la comédienne des vies de deux Libanaises, qu’elle renomme Yvonne et Zahra : « Vivant dans une ville du Mont-Liban, Yvonne a mis fin à la vie de ses trois filles le 19 novembre 2019, en leur faisant manger de la salade de fruits à la mort aux rats, puis s’est suicidée. C’était une femme dont la vie était enviée de tous. J’ai remué ciel et terre pour obtenir la vidéo qu’elle avait laissée avant de se donner la mort. Mais la vidéo avait disparu, comme si elle avait été enterrée avec elle. Alors, j’ai décidé de donner ma propre version des faits à partir des bribes que j’avais glanées, en invitant le public à imaginer les raisons pour lesquelles Yvonne avait agi de la sorte. »

S’interrogeant sur « les autres possibilités d’une Médée contemporaine au Liban », la comédienne raconte aussi l’histoire de Zahra, une jeune femme que les déceptions avaient menée à élever ses enfants dans l’idéologie du combat et du martyre, une Médée par procuration.

« Le théâtre, une agora permanente »

« Dans Jogging, je raconte les histoires passées sous silence, les histoires que personne ne va raconter, dit Hanane Hajj Ali. C’est une pièce qui stimule l’esprit critique. Le théâtre doit réintégrer sa fonction principale, être une agora permanente pour les citoyens. »

Photo: Murat Dürüm Proposer d’autres corporéités en réinventant les gestuelles traditionnelles, tel est le sillon creusé par la création «Fa’addebhou li» («Dresse-le pour moi») de Nancy Naous.

Afin de pouvoir présenter Jogging au Liban, où chaque œuvre théâtrale, chorégraphique ou cinématographique doit recevoir le sceau des instances responsables de la censure avant de voir le jour, la comédienne a fait le tour des salles de théâtre et s’est heurtée à des portes closes, avant de trouver un subterfuge de génie : « Mes collaborateurs et moi avons donné à voir la pièce gratuitement dans tous les coins du Liban. Par contre, comme les publications échappent au contrôle de la censure, le texte a été vendu en arabe, en français et en anglais, ce qui a permis au public de nous soutenir. »

Combinant mouvement et parole (en arabe, surtitrée en français et en anglais), la pièce est d’une grande physicalité. À la manière de bien d’autres flâneurs qui sillonnent la ville ou la campagne (telle une Virginia Woolf citée d’ailleurs dans Jogging), le corps n’y est pas seulement le véhicule qui a permis à l’œuvre d’émerger, mais aussi « une carte de sensations, de vaisseaux et d’idées », explique la créatrice.

Que ce soit à Beyrouth ou ailleurs, dans la quinzaine de pays où Hanane Hajj Ali a présenté Jogging, « les spectateurs étaient surpris qu’une femme arabe qui porte le foulard soit actrice et soit aussi libre dans son corps et sa parole ».

Ni danse orientale ni danse contemporaine

Proposer d’autres corporéités en réinventant les gestuelles traditionnelles, tel est le sillon creusé par la création Fa’addebhou li (Dresse-le pour moi) de la chorégraphe Nancy Naous, également à l’affiche au MAI dans le cadre du Festival altérité : « Au Liban, les attentes sociales vis-à-vis de la masculinité imposent un modèle de corps assez strict, raconte la créatrice installée à Paris. La pièce se penche sur la construction du corps masculin dans les sociétés arabes. Mais quand on l’a présentée en France et qu’on a eu un débat avec le public ensuite, je me suis rendu compte que l’idée de ce que devrait être un corps d’homme existe aussi ailleurs. »

Pour interpréter cette création, Nancy Naous a fait appel aux danseurs Nadim Bahsoun et Alexandre Paulikevitch. Chorégraphe virtuose explorant toute la palette d’états de corps offerts par le baladi, celui-ci est le fer de lance d’un mouvement de réécriture des corporéités arabes dansantes par la déconstruction, la réappropriation ou la transformation des rituels et des gestuelles traditionnelles, dans lequel s’inscrit aussi Ali Chahrour, précédemment programmé au Mai et au FTA.

Quant à Nancy Naous, il s’agit de la seule chorégraphe à puiser dans la matière du baladi et de la dabké. Danse rythmique et collective faite de frappes au sol et de sauts initialement liée à l’agriculture et aux moissons, la dabké est pratiquée main dans la main, en ligne et en cercle, dans les pays arabes du pourtour méditerranéen : « Ça m’intéresse de revisiter ces danses traditionnelles pour proposer un autre imaginaire du corps, explique la chorégraphe. Je me suis aussi beaucoup inspirée du zar, un rituel musical égyptien pratiqué pendant les cérémonies de naissance. On y joue une musique envoûtante basée sur des percussions orientales et on répète des mouvements de plus en plus rapidement, jusqu’à générer un état de transe. Dans Fa’addebhou li, des mouvements de dabké et de danse orientale sont répétés, amplifiés. Quand je demande aux danseurs de faire trembler le bassin, on ne voit plus que le bassin trembler. Ce n’est plus de la danse orientale ni de la danse contemporaine. Il y a une sorte de libération, on revient à l’essence du corps, au corps tout nu. »

 

Jogging, Théâtre en chantier // Fa’addebhou li (Dresse-le pour moi)

Concept, texte et performance : Hanane Hajj Ali. Avec la collaboration à la mise en scène d’Éric Deniaud et d’Abdallah Al Kafri. À Montréal, Arts interculturels, 24 et 25 octobre. // Chorégraphie : Nancy Naous Interprètes : Nadim Bahsoun et Alexandre Paulikevitch. À Montréal, Arts interculturels, 18 et 19 octobre.