Comment décoloniser un théâtre?

«Parallel». Chorégraphes: Rand Ziad Taha et Hala Salem. Interprète: Hala Salem.
Photo: Natasha Shakhanes «Parallel». Chorégraphes: Rand Ziad Taha et Hala Salem. Interprète: Hala Salem.

Dès son arrivée comme commissaire à Tangente, fin 2018, Marco Pronovost avait nommé, parmi ses objectifs, celui de « décoloniser » ce diffuseur en danse contemporaine qui œuvre depuis 1980. Vrai qu’on voit en danse d’avant-garde, dans les créations comme les manières de les faire, des essais plus marqués qu’en d’autres formes d’art de travailler de manière horizontale et inclusive, de penser les représentativités des distributions, de s’interroger sur les modes de représentation, leurs effets symboliques. Tangente suit-elle là un courant ? Serait-ce un courant esthétique, éthique ou politique ? Discussion sur l’ambitieux mandat que, de son aveu même, le commissaire s’est donné.

« Ça commence à percoler, l’idée de décolonisation », dit Marco Pronovost, soulignant que, si on en discute et en débat davantage ces jours-ci, le concept a commencé sa percée un peu avant les années 1970. Pour mémoire, la littérature québécoise avait bénéficié de la première vague de décolonisation en France, la curiosité qu’elle suscitait portant les talents des Hébert, Blais, Aquin, Ducharme et consorts à trouver là-bas respect et lecteurs.

« Ça dépasse l’esthétique, estime M. Pronovost. Je le vois comme un devoir citoyen : faire de la place, donner une juste place, rendre visible ce qui est moins vu. » Un devoir citoyen qui tiendrait d’une nouvelle forme d’engagement par l’art, d’une vision un peu plus à gauche de l’art politique. La scène est ce lieu où on rêve d’un nouveau monde depuis toujours, poursuit M. Pronovost, qui trouve tout à fait normal que les façons d’y rêver s’y transforment aussi au fil du temps et percent les méthodes et les organismes.

Mais comment décoloniser une institution ? Même une petite institution à l’ADN mobile et déjanté comme Tangente ? Parmi ses stratégies, le commissaire a d’abord misé sur une série de formations pour l’équipe, tant sur les modes de communication que sur l’histoire du territoire québécois ou les stratégies adaptatives adoptées par les interprètes-chorégraphes des Premières Nations, par exemple.

 
Photo: Natasha Shakhanes «Première». Chorégraphe: Elad Schechter. Interprète: Rand Ziad Taha.

« Il faut d’abord créer des rencontres, parce que ça passe par les individus, par le développement de l’empathie et de la compréhension. Trouver de l’espace et du temps pour pouvoir être à l’écoute, pour se positionner — et pas toujours de la même manière —, pour voir comment on peut agir spécifiquement dans chaque cas de figure. L’objectif, c’est de saisir vraiment les subtilités de ce dont on parle. » Et ce, avec les artistes, mais aussi avec les spectateurs et les partenaires. « À partir de ces rencontres, envisager un tout, en se demandant comment on fait pour respecter la vision de l’autre devant nous, et l’endurance nécessaire de l’équipe à long terme. »

Simple ? Au contraire, car le but est de saisir les complexités de chaque situation. L’équipe de quatre autres commissaires qui entoure M. Pronovost, venue de différents territoires esthétiques et culturels, donne déjà une vision large et des expertises précieuses.

« On se questionne beaucoup. Pour l’instant, on s’attarde au fonctionnement : comment on pense la programmation, par exemple. On cherche un changement profond, pas un effet de mode. On ne veut donc pas faire un événement pour marquer le coup. Car décoloniser, c’est aussi se dire que la meilleure place qu’on puisse tenir parfois n’est pas celle qu’on imaginait auparavant, ou même celle qu’on imagine aujourd’hui. C’est chercher à entrer dans d’autres types de relations, à l’interne d’abord, puis à l’externe. Mais comment on fait ça avec un budget ? Avec une grille de production ? » s’interroge encore le commissaire.

La découverte des diversités

L’élan aura-t-il des conséquences esthétiques sur les œuvres présentées ? « Humm. Je dirais qu’on verra probablement de nouvelles esthétiques, qui devront se côtoyer. L’appréciation artistique, l’idée de ce qu’est une bonne œuvre, nos notions d’esthétique et d’excellence sont aussi tissées de privilèges et de jeux de pouvoir. À Tangente, il faut accompagner davantage le public dans la découverte des diversités — qui permettront, je crois, de découvrir aussi de nouveaux publics et de nouvelles perspectives artistiques. »

Pour Marco Pronovost, tout peut être repensé : les modes de participation du public, la configuration des espaces de représentation, les relations, le modèle organisationnel.

« Ça ouvre les possibles. Littéralement, c’est nommer et respecter les besoins de chacun ; être à la fois dans l’écoute, le compromis, le partage, la sincérité aussi. Ce ne sont pas des mots qu’on utilise normalement pour parler de gestion, de représentations, ni même de choix esthétiques, mais pour moi, c’est ce qui est important. Et ça correspond à l’orientation des processus de création en danse ces dernières années. C’est accepter de changer son point de vue », conclut Marco Pronovost.

« L’altérité n’a pas fini de nous éduquer et de nous faire vivre des complexités à travers la diversité des corps, des langues, des cultures, dans les œuvres ou dans le vivre ensemble. Ça ne peut que nous faire gagner en profondeur », croit le commissaire.

Festival Altérité, pas à pas !, prise 3

Ne parlez pas de diversité culturelle à Amine El Azadi, directeur artistique de la biennale qu’est le festival Altérité, pas à pas !. «Qui se considère de la diversité ? Pas moi », indique l’homme de théâtre, arrivé du Maroc en 2010.

« On est en pleine récupération politique de ce concept. Tout le monde en parle depuis trois ou quatre ans, mais qu’est-ce que c’est exactement ? On ne le sait pas. Et même : la diversité, telle qu’on la promeut, ne devrait pas être une catégorie à part, alors que c’est ce qu’on est en train de faire, avec tous ces programmes et discours. »

Celui qui, lors de ses premiers pas dans le milieu artistique québécois, a été frappé par « l’absence totale de la création contemporaine africaine et arabe », préfère le terme « altérité ». « Alors, nous parlons de vous et de moi, et de ce qu’on peut construire ensemble tous les deux, dans nos différences, sur un même territoire. »

Autant de concepts qu’il défend en cette troisième édition, qui fonctionne sans soutien des bailleurs de fonds, sinon celui du Conseil des arts de Montréal, et qui aura lieu dans les maisons de la culture de cinq arrondissements et à Tangente.

On pourra y voir des créations d’artistes autochtones, de la Syrie, du Liban, de l’Iran, de la France, du Maroc. Et il y aura aussi des conférences et des classes de maître.

« Des créations qui interrogent l’actualité, avec une vraie prise de risque de la part des artistes, indique M. El Azadi. Et là, je parle de menaces de mort pour les artistes ou leur famille, ceux qui remettent en question les régimes ou les tabous — surtout en danse contemporaine, où on parle de corps. Des visions à partager pour faire avancer les mentalités et les territoires. »

Les choix du Devoir ? Le chorégraphe marocain Taoufiq Izeddiou, qui revient à Montréal avec Borderlines ; La chute, de l’Irano-Canadienne Nasim Lootij ; et la collaboration entre la danseuse musulmane Rand Ziad Taha et le chorégraphe juif Elad Schechter, tous deux d’Israël.

Et le passage du pionnier de la danse contemporaine de l’Équateur Wilson Pico.

Toute la programmation à nordsudarts.com.