Batailles de krump à Laval

Le danseur Vladimir Laurore, alias 7Starr, est un héros local chez les adeptes du krump.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le danseur Vladimir Laurore, alias 7Starr, est un héros local chez les adeptes du krump.

Pour qui voit du krump pour la première fois, sur YouTube ou lors d’une bataille (battle session), la danse paraît stéréotypée. Faite de petits geysers improvisés à très haut débit et haute intensité, toute d’agressivité affichée, le krump se fait avec une attitude rappelant les parades d’attaque animales, ou celles des boxeurs avant match. Proche de l’intimidation, près des codes très, très machos. À l’aube du festival Gutta zone de Laval, plus grand événement du genre au pays, zoom sur le krump.

Même 7Starr, danseur, prof et héros local du genre, l’admet en riant : « La première fois qu’on voit du krump, on est confus. Ç’a l’air d’un paquet de mouvements qui part de gauche à droite. Si on accroche sur ce qu’il y a de vrai, d’authentique, de raw, et qu’on continue à regarder, on peut voir le langage derrière, les bases et les codes. Quand on expérimente, c’est mieux : c’est très libérateur. »

Le krump est une danse de caractère. Ça te prend un personnage, et l’intention derrière le mouvement nous intéresse, pas seulement le mouvement.

Le festival qu’il organise est d’ailleurs un festival de participants plus que de spectateurs — quelque mille krumpers sont attendus cette année. « Le krump est une danse de caractère. Ça te prend un personnage, et l’intention derrière le mouvement nous intéresse, pas seulement le mouvement. » Si on fouille un peu plus loin, dans l’histoire et les vidéos, on découvre dans le krump un outil de prise de puissance — identitaire et physique ; une manière de forger l’esprit de communauté à travers le solo ; un côté purgatif, cathartique où l’agressivité s’exprime de manière fondamentalement non-violente ; une danse underground qui favorise l’inclusion sociale. Paradoxes ? Exactement.

Ex-criminel devenu clown

C’est que la danse est née de la longue traîne des émeutes de Los Angeles, quand Tommy the Clown, pour se sortir de ses activités criminelles, choisit dans les années 1990 d’animer et de présenter de la danse lors des fêtes d’enfants vraiment, vraiment pas sages des ghettos. De là à faire danser ces jeunes en mal d’être, de reconnaissance et de sens, il n’y a qu’un pas. En résultera le clowning : et voilà Tommy, avec sa perruque trois couleurs et sa bedaine, arbitre de foule de jeunes en délire dans des arénas d’écoles, ou à tour de rôle les gamins exultent physiquement : colère, agressivité, habileté physique et musicale devant une foule toujours encourageante.

Ces encouragements vocaux, qui à la fois cadrent l’émotion et rendent la compétition saine (on ne hue jamais ; on signale les bonnes idées, on guide avec la voix) — deviendront la hype, un trait propre au krump, où le témoin, le regardant est un rôle aussi essentiel que celui de danseur.

Thigh Eyez et Big Mijo, trop agressifs et crus pour le clowning, le transformeront en krump – d’après une chanson, Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise. La danse se fait en général de manière très concise (souvent entre 2 et 5 minutes, parfois jusqu’à 20) en duel, en bataille, en laboratoire d’exploration. Et garde l’idée de mentorat : un Big, un mentor comme 7Starr l’est aujourd’hui au Québec, est chef d’une fam (famille), où les protégés évoluent de grade en grade.

« Moi, j’étais un athlète », explique 7Starr, Vladimir Laurore de son vrai nom, qui a d’abord dansé dans son sous-sol et les shows d’école en s’inspirant de Michael Jackson ou MC Hammer. Celui qui a adopté le krump à 19 ans n’arrivait pas à s’identifier, avec son corps aux muscles plus affichés que longs, aux danseurs contemporains ou de ballet. « J’ai joué au football. Cette intensité du sport, et l’esprit de communauté, d’être en gang dans une game, d’aller ensemble sur le terrain pour être intensément physique et engagé, je l’ai retrouvé dans le krump. » Ses mentors en danse se nourrissaient d’arts martiaux et de sport extrême, proposant dans la foulée un autre type « d’aspect émotionnel. » Et chaque danseur doit développer son identité propre, à travers une persona. Si le krump à la base attirait plus facilement les gars, maintenant, grâce entre autres au travail de Valérie Taminator Chartier et de son Lead–Hers, les filles forment au moins la moitié des krumpers au Québec. Une particularité québécoise, précise Chartier ; aux États-Unis, les femmes restent minoritaires, comme en France ; en Russie, elles gagnent en nombre et approchent à vue de nez les 50 %. « Elles y viennent un peu moins naturellement, nomment les deux profs, mais ont peut-être plus à y gagner », puisqu’on attend moins naturellement d’elles l’expression de l’agressivité.

Krump et contemporain

Le krump est sorti de l’underground par le documentaire Rize de David La Chapelle (2005), s’est vu récupéré et popularisé dans des clips de Madonna, Miss Elliot, Black Eyed Peas ou Stromae. « Le krump n’a que vingt ans et continue d’évoluer. On pourrait dire qu’il est plus contemporain que la danse contemporaine », indique la danseuse et chorégraphe Lucy May, qui s’est mise au krump après avoir quitté la compagnie Marie Chouinard, et qui signe un solo mi-krump mi-contemporain pour 7Starr. « En krump, il y a une idée unique derrière chaque microgeste et une rapidité d’application d’imagerie mentale très dense dans le temps. Pour un solo dans une boîte noire — un nouvel espace architectural pour le krump — je demande parfois à 7Starr d’étirer une idée, de l’explorer très longtemps, avec un cerveau un peu fixe, obstiné sur une seule notion. Il nous faut trouver une zone de partage. Moi, mon corps et mes mouvements sont fluides et liés, je veux habiter une qualité de mouvement sur une longue période, là où lui va rapidement vouloir plus d’information. On cherche comment partager un même langage et de mêmes cibles, c’est très intéressant. »

Porter le krump à La Chapelle scènes contemporaines, est-ce le déraciner ? Danser à Montréal et Laval une pulsion née du marasme des ghettos de L.A. circa 1990, est-ce de l’appropriation culturelle ? « Le but des premiers krumpers, c’était de se sortir de la pauvreté, d’en faire carrière et de vivre leur rêve. C’est arrivé », selon 7Starr, qui estime ainsi qu’il n’y a pas eu de récupération économique ou artistique indue, mais plutôt une popularisation dont les pionniers du genre bénéficient encore, et qui fait que la valeur de la danse est reconnue. « Le krump est dans une autre étape. Reste que ça fait partie de ma job comme pédagogue et leader de rappeler l’histoire et le contexte où il est né. » Cette danse reste aujourd’hui un excellent outil d’apprentissage du contrôle et de l’expression saine de la colère et de l’agressivité, et conséquemment d’inclusion sociale. « Je vais régulièrement dans des écoles défavorisées. J’y tiens, ça fait partie de mon mandat. Et reste que pour tout le monde, il faut avoir une raison vraie pour faire du krump. Mais ce n’est pas à moi de hiérarchiser les souffrances. Si tu viens à Gutta Zone, tu vas voir une diversité, culturelle, sociale, une grande diversité de corps aussi. Et le krump nous réunit. » Et il y aura, dit-il, des danseurs de l’élite venus du Minnesota, de Vancouver, de Toronto, de Calgary, de Paris : pour les encourager, ou pour s’y coller et apprendre.

Gutta Zone // Anima / Darkroom

Du 26 septembre au 5 octobre, Cabaret de l’Avenir à Laval. // Dans le cadre de Gutta Zone, chorégraphie de Lucy M. May dansée par 7Starr. À La Chapelle scènes contemporaines, du 26 septembre au 1er octobre.