«Antichambre»: tendres méandres

Aurélie Pedron invite les spectateurs à construire leur propre parcours chorégraphique, à se mouvoir et à cheminer à leur guise.
Photo: Robin Pineda Gould Aurélie Pedron invite les spectateurs à construire leur propre parcours chorégraphique, à se mouvoir et à cheminer à leur guise.

Comme dans sa création La Loba, Aurélie Pedron invite les spectateurs à construire leur propre parcours chorégraphique, à se mouvoir et à cheminer à leur guise. Mais la vision est en grande partie congédiée tout au long de l’immersion sensorielle proposée par Antichambre, au confluent de l’installation tactile, de la déambulation et de l’écoute musicale.

Une artiste-guide nous tend en silence des lunettes qui brouillent la vue et, une fois celles-ci enfilées, nous place les mains sur un casque d’écoute à poser sur nos oreilles, avant de nous guider par la main jusque dans l’espace à explorer. Étonnante ébauche d’un dialogue où le regard et la parole ne jouent aucun rôle.

Le rituel d’entrée et le paysage sonore — qu’on ne dévoilera pas, pour ménager la surprise — offrent un singulier et délicieux bain de sensations, d’odeurs, de sonorités et de textures diverses. On découvre le plaisir de s’y abandonner, de se laisser conduire.

Sauf qu’Antichambre n’est pas une visite guidée. On se retrouve seuls, assis, entrevoyant des taches de couleur changeantes. Il faut se mettre debout, apprivoiser le noir, s’adonner à la marche sans voir devant soi, sans pouvoir appréhender les contours et les obstacles. À tâtons, on arpente et explore l’espace. Peu à peu, ça devient plus facile, la perception s’affine.

Après le lâcher-prise initial, on est convié à faire des choix, à poser des gestes. Dans cette création propice à la contemplation et à la rêverie, des rencontres avec des danseurs ou d’autres participants ont lieu, et on peut décider de se laisser entraîner dans une conversation tactile, ou alors de rester à flotter dans sa bulle. Le temps s’étire, la matière s’anime de vie. On éprouve les aspérités d’une colonne vertébrale qui s’arrondit, on laisse les épidermes converser. Façonné par un spectre de rencontres et de choix perceptifs, chaque parcours est unique. Davantage expérience sensorielle et kinesthésique que performance, l’oeuvre semble avoir une filiation avec la dérive situationniste et les pratiques du mouvement Fluxus.

Au-delà de la réflexion sur la prédominance de la vision et du spectacle qui tombe tout cuit dans le bec dans nos cultures d’aujourd’hui, Antichambre se démarque par la place accordée au toucher, rarement sollicité en danse, ainsi qu’au soin accordé à l’autre. Hasard du calendrier ou signe des temps, les semaines précédentes était programmée à Montréal une autre déambulation délaissant la vision, plus théâtrale, Camille : un rendez-vous au-delà du visuel,d’Audrey-Anne Bouchard.

Emplie de finesse et de poésie, cette oeuvre axée sur l’écoute profonde et sur la relation pose la question de la responsabilité du spectateur. Dans une large mesure, il revient à celui-ci de fureter, de déchiffrer les lieux et la proposition. Un seul petit regret, que le territoire à traverser ne soit pas plus ample.

Antichambre

Une coproduction de Lilith & Cie et de l’Agora de la danse. Artistes-guides : Marie Claire Forté, Annie Gagnon, Rachel Harris, Aurélie Pedron, David Rancourt. Édifice Wilder, du 23 au 28 septembre