«Bacchantes — prélude pour une purge»: l’éloge de la folie artistique

Les spectateurs sont accueillis par des trompettes qui se révéleront moqueuses, bavardes et assourdissantes, fanfare du tonnerre qui viendra surligner en sons burlesques le grotesque incarné par huit danseurs dont les faciès se déforment par gradation.
Photo: Laurent Philippe Les spectateurs sont accueillis par des trompettes qui se révéleront moqueuses, bavardes et assourdissantes, fanfare du tonnerre qui viendra surligner en sons burlesques le grotesque incarné par huit danseurs dont les faciès se déforment par gradation.

Quelle folie s’empare de la scène et de la salle en ce soir de première de Bacchantes – prélude pour une purge au FTA ! Un de ces délires artistiques dont on nous abreuve si rarement, signé par la chorégraphe cap-verdienne Marlene Monteiro Freitas. Ce premier passage en tant que meneuse de troupe sera difficilement oubliable. Inspirée par les furieuses ménades de la tragédie grecque, la pièce de plus de deux heures nous bombarde d’une myriade d’images scéniques portées par des corps en transe. Une transe non ritualisée, sans retenue, comme celle dont le dieu Dionysos peut frapper les humains chez Euripide, et menant ici à l’excès festif et au complet débordement tant chorégraphique que musical.

In medias res, les spectateurs sont accueillis par des trompettes qui se révéleront moqueuses, bavardes et assourdissantes, fanfare du tonnerre qui viendra surligner en sons burlesques le grotesque incarné par huit danseurs dont les faciès se déforment par gradation, aux faces baveuses et bavantes, langues pendantes et grimaces pareilles à celles du dieu-masque représenté sur les céramiques antiques. Yeux écarquillés, yeux qui louchent, se révulsent et rencontrent nos regards dans le public, l’endurance des danseurs dans leur représentation et incarnation de la possession dionysiaque, dont ils ne décrochent quasiment pas, est tout bonnement ha-lu-ci-nan-te !

Le grand détournement carnavalesque

Passe à travers cet univers chaotique une surabondance de figures : deux Tirésias, vieillards au bout de leurs vies, des humains qui jouent aux animaux, des hommes de Cro-Magnon, une paire de fesses transformée en chanteur de hard metal, des dactylos lubriques, un chasseur-pantin, un «twerkeur» porteur d’eau… et j’en passe. On rit de bon coeur face à cette galerie de monstres qu’on déroule sous nos yeux ébahis, comme on rit rarement dans un spectacle de danse. Comme c’est salutaire !

Plongeant en profondeur dans le carnavalesque, Monteiro Freitas opère un renversement des valeurs, d’abord par un art du détournement touchant d’abord les objets en scène : des lutrins et trépieds qui déforment les gueules, deviennent armes à feu, puis phallus et vulves masturbés parodiquement ; des tuyaux-stéthoscopes qui se muent en ceintures, corde à danser et queues d’animaux. L’espace scénique se trouve paradoxalement désacralisé, chargé d’une énergie libidinale dévoilant le visage le plus trivial de l’eros.

Par l’effacement des hiérarchies, on touche davantage au carnavalesque avec une trame sonore où les chefs-d’oeuvre de la musique classique, le style opéra bouffe, la fanfare, les rythmes reggae, la musique boum-boum de club et les tubes pop sont mis carrément à l’horizontal, sur un pied d’égalité. Du point de vue de la danse, la pièce est dénuée de pas académique, les corps sont résolument performatifs, tantôt possédés par les rythmes percussifs, synchronisés ou en dissonance — debout, sur chaise, en équilibre précaire sur une rambarde à l’avant-scène —, tantôt se lançant dans des actions potaches avec la complicité des mucisiens, comme ce marathon cycliste de Castafiore hurlante.

Transcender le Boléro

À plusieurs reprises, on arrive à des climax dramaturgiques dont on redescend la pente jusque dans un creux… puis ça repart ! Alors qu’on aurait cru que le geste grotesque était déjà poussé à l’épuisement. Un épuisement susceptible de gagner l’oeil et les nerfs des spectateurs les moins patients. Mais les artistes vont jusqu’au bout de leur jeu et de leur contrainte. Et le jeu en vaut la chandelle, car pour mener leur bacchanale à son point d’orgue, danseurs et musiciens ensemble transcendent l’hypnotique Boléro de Ravel en le désacralisant, en mettant les sens en effervescence, en ne lâchant jamais le grotesque, jusqu’à souffler complètement le spectateur et le mener à un trivial et cathartique orgasme théâtral.

Bacchantes — prélude pour une purge

Une création de Marlene Monteiro Freitas (P. OR.K.) avec Cookie, Flora Détraz, Miguel Filipe, Guillaume Gardey de Soos, Johannes Krieger, Gonçalo Marques, Andreas Merk, Tomás Moital, Marlene Monteiro Freitas, Lander Patrick, Cláudio Silva, Betty Tchomanga et Yaw Tembe. Présentée dans le cadre du FTA, jusqu’au 3 juin au Monument-National.