«Fear and Greed»: Frédérick et son nombril

Porté par la musique rock progressive du groupe mené par Philippe Brault, l’énergie intense qui finit par se dégager du corps du danseur est sans doute l’aspect positif à retenir de «Fear and Greed».
Photo: Nanz Bortuzzo Porté par la musique rock progressive du groupe mené par Philippe Brault, l’énergie intense qui finit par se dégager du corps du danseur est sans doute l’aspect positif à retenir de «Fear and Greed».

C’est un solo qui n’en est pas vraiment un. Un spectacle de danse déguisé en concert, ou bien l’inverse, dans le genre auquel nous a habitués Frédérick Gravel. Meilleur chorégraphe que danseur, tout au plus bon bougeur, lui-même l’avoue en entrevue et dit aspirer à « devenir un mauvais danseur intéressant ». En remontant sur les planches, le jeune quarantenaire assume une fragile physicalité et semble chercher à faire spectacle de sa vulnérabilité.

Accompagné de sa guitare et d’un band en scène, Fred Gravel a des allures d’anti-héro des films des frères Cohen, avec son blouson en cuire à frange sur le dos, ses bottes, sa moustache et ses cheveux gominés. Assis dans une position de songeur sur une caisse jaune, il se laisse glisser au sol, adopte des positions incongrues, évolue parfois face contre terre. Un second degré s’inscrit dans la gestuelle convoquée tout au long de la pièce, puis dans les prises de parole entre deux performances dansées ou chantées.

À vulnérabilité exposée

Comme une sorte de rock-star caduque aux mouvements gauches, il vient attraper sa guitare qu’il manipule malhabilement, glissant la sangle autour de lui pour entonner un chant folk avant de s’en dépêtrer. Par sa nonchalance, bière à la main, le créateur joue de son charisme en s’appuyant sur l’humour noir décalé qu’on lui connaît et qui fonctionne ici, jusqu'à un certain degré.

À quel point prendre ce fragile solo au second degré ? On finit par se poser très honnêtement et candidement la question. Car si la vulnérabilité des mouvements paraît assumée, cela implique en contrepartie de très rares moments d’incarnation. Sous un projecteur qui le suit, Fred Gravel fait son show, courant à travers l’espace vide et en s’installant des stations pour passer à la guitare et au chant. Puis il entre en dialogue avec lui-même pour mieux partager et propager son anxiété, en miroir au mal de ce siècle, à travers des textes qui portent à rire jaune de l’utilitarisme politique de l’art — sous-entendant la faillite des artistes à faire changer le monde, leur inclinaison à se faire avaler par le système — et qui se positionne en semi-provocation contre l’injonction à être woke et écolo pour mieux embrasser une tendance fin-de-siècle.

Porté par la musique rock progressive du groupe mené par Philippe Brault, l’énergie intense qui finit par se dégager du corps du danseur — étrange flamenco improvisé et déraillant, sauts qui s’écrasent au sol, headbanging, tensions internes et contractions par à-coups du torse et des bras — est sans doute l’aspect positif à retenir de Fear and Greed. Mais en ce soir de grande première, au-delà de l’artiste et son nombril, on a du mal à voir poindre ou à projeter un sens (sinon un sentiment d’impuissance face à l’état du monde), sur ce solo encore fragile s’achevant par une chanson à texte un peu mélo d’une voix essoufflée et pleine de disto. Un rappel surprise qui se veut généreux et sympathique finira par désamorcer l'intensité installée, et clore le tout sur une note d'authenticité.

Fear and Greed

Une création de et avec Frédérick Gravel (Daniel Léveillé Danse), sur la musique de Philippe Brault et José Major. Présentée dans le cadre du Festival TransAmériques, jusqu’au 4 juin à l’Usine C.