«Cutlass Spring»: Madame rêve // Totems et persona

(Peu) vêtue de rouge, la chorégraphe Dana Michel livre les actions performatives avec accessoires qui sont désormais part de sa signature.
Photo: Jocelyn Michel (Peu) vêtue de rouge, la chorégraphe Dana Michel livre les actions performatives avec accessoires qui sont désormais part de sa signature.

Dans sa dernière création, la chorégraphe soliste Dana Michel dit s’attaquer, toujours de sa toute personnelle manière, à notre vision sociale étriquée du sexe. Devant Cutlass Spring, on constate que c’est surtout l’espace et le rythme que l’artiste travaille, et d’une nouvelle façon que dans ses précédents Yellow Towel (2013) et Mercurial George (2016), cherchant à ouvrir la scène et son regard, jusqu’à y inclure le public.

Les gradins sont disposés aux quatre côtés de l’aire de jeu, et entourent la scène et ses accessoires, tous blancs. Quelques chaises aux dernières rangées, surtout des coussins pour les spectateurs. Cette mise en espace, efficace, propose une oscillation entre distance et grande proximité avec l’interprète, et fait que l’action ne se dévoile pas de la même manière pour tous les spectateurs. Les points de vue finiront par tous se valoir, mais pas pour toutes les scènes.

(Peu) vêtue de rouge, Dana Michel vient livrer les actions performatives avec accessoires qui sont désormais part de sa signature, commençant par une « friction de bassin sur matelas à roulettes », qui évoluera et se transformera jusqu’à ce que son corps tente d’absorber… tout. Le geste reste impulsif et profondément incarné, moins hachuré que dans les pièces précédentes, plus fluide ; il s’interrompt moins, ne donne plus l’impression d’être dysfonctionnel, tente plutôt d’intégrer, tâche impossible, deux ou trois actions différentes dans une même pulsion. Une certaine candeur presqu’enfantine émane parfois du visage de la danseuse. Les séquences performatives sont plus longues, passent par l’absurde avant de prendre sens ou symbolique. Le son — voix, souffles, rythmes, respirations — est travaillé par diffraction, enregistré et livré dans une spatialisation qui trouble la perception. Les mots cette fois sont évacués. Est-ce qui atténue l’impression d’intimité, de plonger dans la psyché de l’artiste, un chouia moins forte ? Encore, Dana Michel convoque des stéréotypes et des symboles, sociaux et / ou intimes. Ils ne font que passer, pour qu’elle puisse, dirait-on, mieux se les sortir du corps. Sa persona de scène est, finalement, une espèce de clown rouge chamanique très contemporain, qui ne cherche pas le rire mais la dilution, par l’incarnation, de noeuds sociaux. Et elle fait le pari ici de les transposer davantage, autrement et plus largement, dans la forme et l’espace.

Photo: Jocelyn Michel La chorégraphie commence par une «friction de bassin sur matelas à roulettes», qui évoluera et se transformera jusqu’à ce que son corps tente d’absorber… tout.

Ce sujet du sexe est abordé d’une manière qui reste voilée, sinon quelques évidences, dans l’interprétation. On est loin d’un 7 Pleasures à la Mette Ingvartsen, où les vibrations, senstions, jubilations, relations épidermiques, nudité étaient explorées. Michel, agit autrement, dans la mise en forme. En sortant et entrant régulièrement de scène, apparaissant et disparaissant, en passant derrière les gradins, laissant les spectateurs avec le seul son, mais surtout en incluant tout dans sa manière de voir et de faire, la chorégraphe propose une façon océanique, à la manière de Freud, d’être ensemble, de partager — on le redit — son intimité et sa psyché, qui émanent sans retenue, avec plaisir et générosité. Car Dana Michel est devenue, indéniablement, une grande interprète, solide, charismatique. C’est un plaisir de la regarder danser.

Cutlass Spring gagnera à se resserrer encore ici et là, à trouver davantage les justes durées de ses tableaux et les clés de voûte de la courbe dramaturgique, tracée différemment que dans les oeuvres antérieures. On s’est questionné sur la valeur et la longueur accordées aux transitions par rapport à leur aboutissement, procédé récurrent. Cette construction pourrait aussi être vue comme une manière de miser sur l’évolution et la transformation du corps et de la sensation, plutôt que sur l’apex d’une image scénique, sorte, finalement, d’orgasme dramaturgique symbolique. La joie plutôt que le jouir ? L’idée se défend.

Cutlass Spring

Une performance chorégraphiée par et avec Dana Michel, présentée par le Festival TransAmériques au Théâtre Prospero jusqu’au 3 juin