«Unfold/7 perspectives»: une partition froissée

Essayant de mettre à distance sa fluidité chorégraphique, la créatrice offre une partition quelque peu froissée.
Photo: John Londono Essayant de mettre à distance sa fluidité chorégraphique, la créatrice offre une partition quelque peu froissée.

Il y a quelque chose d’honorable chez les artistes bien établis de chercher à sortir de leurs motifs et schéma habituels, d’éviter de surfer sur une même recette, quitte à renoncer à ce que leurs publics affectionnent tant chez eux. Ainsi, Danièle Desnoyers, chorégraphe d’ici qu’on ne présente plus, cherche à s’aventurer sur de nouvelles avenues en essayant d’ouvrir une dimension brute dans une partition serrée aux mouvements plus hachurés qu’à l’accoutumée. On ne retrouvera pourtant dans Unfold / 7 perspectives rien de très dépaysant, soit une esthétique très formelle et l’élégance habituelle de la signature de la chorégraphe. Une sobriété d’où jaillissent de la pénombre des couleurs et des matières satinées dans une proposition qui tente d’échapper au déjà-fait, mais qui reste somme toute assez proprette. Essayant de mettre à distance sa fluidité chorégraphique, la créatrice offre une partition quelque peu froissée, n’allant pas jusqu’au bout de ses objectifs. En résulte une pièce qui comporte des creux et rencontre des difficultés à lever.

Sur deux longs podiums posés en parallèle – scénographie minimale et modulable signée Geneviève Lizotte – déambulent, un par un, les sept danseurs. Ils avancent lentement comme on se déplacerait à l’aveugle, accotés sur les extrémités des tremplins, enjambant le fossé et exploitant cet interstice pour jouer avec les limites des suspensions dans le vide. Démarches félines à quatre pattes et dressés sur leurs deux pieds, ils disparaissent dans la pénombre aux deux coins de la scène ou sous les tremplins, puis réapparaissent de nulle part, toujours vêtus autrement. Un vrombissement va et vient, faisant vibrer l’espace un moment, et le son d’un respirateur se répète en boucle après un certain un laps de temps. Ce prélude installe une austérité plombante que les vêtements de couleur viennent heureusement broyer. Les mouvements sous des lumières blafardes offrent peu pour véritablement captiver l’oeil du spectateur dans ce tableau qui semble s’étirer inutilement sur la longueur. Le rythme s’accélère soudainement, moment salutaire, où les danseurs se laissent glisser sur la surface, installant une nouvelle dynamique qui laisse promettre un décollage, un crescendo.

Décollage tardif

Les longs podiums se fragmentent, défaits par les interprètes et réarrangés en carré. Une voix qui balbutie résonne jusque dans les gestes hachurés des danseurs, parcourant les extrémités de la structure, se déplaçant par à-coups, contraignant leurs mouvements tout en flirtant de près avec la chute. Un deuxième tableau efficace, mais qui va trop rapidement au bout de son potentiel, alors qu’à nouveau la structure installée se fragmente, poussée dans les coins pour libérer l’espace, au son rugueux de la trame sonore, éraflant l’oreille et parcourant l’épiderme à rebrousse-poil. On glisse dans un nouveau creux, la transition vers le troisième pan du triptyque paraissant abrupte.

Dans l’espace dégagé, un premier solo de Paige Culley pousse plus loin les mouvements saccadés et le tremblement, corps traversé par une charge électrique sur les sons électroniques. À sa suite, les six autres danseurs se relaient, adoptant une dynamique similaire, en duo, trio, quatuor. C’est ironiquement par une musicalité de la chorégraphie plus poussée, atout des plus précieux mais aussi des plus attendus de Desnoyers, que la pièce finit par véritablement décoller à mi-chemin. Avec ce fin travail de partenaire — en portés et unissons virtuoses et fluides -, renouant avec un vocabulaire qu’on lui connaît déjà, mais parfois convenu (comme le duo final). Osant ci et là un certain chaos scénique, une très belle scène émerge alors que le mouvement des interprètes intérieurement s’affaisse, initiant des courses aux trajectoires sinueuses.

S’il y a de belles trouvailles dans Unfold, notamment par les jeux d’équilibre et de déséquilibre des danseurs, la juxtaposition abrupte des tableaux à tendance à plomber la pièce. Conséquemment, on peine à y pénétrer — l’ambiance sonore n’y aide pas -, et si l’on y parvient ce n’est que par intermittence, restant imperméable à l’émotion.

Unfold / 7 perspectives

Création de Danièle Desnoyers avec Myriam Arseneault, Paige Culley, Jean-Benoit Labrecque-Gilbert, Louis-Elyan Martin, Milan Panet-Gigon, Nicolas Patry et Brontë Poiré-Prest. Scénographie de Geneviève Lizotte et musique de Ben Shemie.