FTA: notre si petite idée du sexe

«C’est un sujet super simple, au fond, le sexe», précise la chorégraphe Dana Michel en entrevue, «presque trop simple. Comme l’était le sujet de mon identité noire, dans les deux solos précédents. Au fond, j’ouvre juste une petite porte: je peux ensuite m’y engager et marcher sur ce chemin-là pendant des années.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «C’est un sujet super simple, au fond, le sexe», précise la chorégraphe Dana Michel en entrevue, «presque trop simple. Comme l’était le sujet de mon identité noire, dans les deux solos précédents. Au fond, j’ouvre juste une petite porte: je peux ensuite m’y engager et marcher sur ce chemin-là pendant des années.»

Depuis Yellow Towel en 2013, sa première « chorégraphie black pour une Black », la carrière de la chorégraphe-interprète Dana Michel a explosé. L’artiste a filé la métaphore en 2016 avec Mercurial George. Depuis, elle sait que « la forme, c’est moi », en solo ; que le matériau artistique, c’est aussi elle. « Je veux me faire le plus d’espace possible », indique Mme Michel en entrevue. « Je cours après la liberté, comme un cheval, et je ne lâcherai pas ces rênes-là. Après m’être arrêtée à mon côté Black, après des années à retenir ma langue sur le sujet, voilà, j’ai fait là de l’espace. C’était naturel de me demander ensuite « Qu’est-ce qui a besoin de plus d’espace maintenant ? » Ben, le sexe. Sans aucun doute. » Voilà donc Cutlass Spring.

Ses chorégraphies sont des cumuls de petites performances aux très nombreux accessoires. Dana Michel y circule, souvent demi-nue, dans des gestes Parkinson détournés d’eux-mêmes, des accrocs mentaux, des souvenirs et des bégaiements, dans des mouvements physiques et imaginaires qui se cherchent et ricochent constamment. Le tout dans une incompréhensible fluidité, qui devient narrativité, composant un univers où dérivations deviennent beauté, individualité.

« Je pars toujours des accessoires, explique la chorégraphe. Par exemple, je vois des shorts rouges, un peu silky, un peu basket, un peu wrestler. Ils me rappellent mon premier chum au secondaire, et tous ces lusty feelings [souvenirs cochons] ; ils me rappellent ce moment où je faisais beaucoup de sport, cette vitalité que j’avais, ce moment où j’ai été le plus active sexuellement. » Les accessoires lui sont des déclencheurs pour voyager à travers ses souvenirs et son corps ? Oui. « C’est juste un petit exemple, répond-elle. Dans Cutlass Spring, il y en a quatre ou cinq valises. »

J’ai vraiment beaucoup de fun à m’utiliser moi-même comme matériau — grossir ma bedaine, voir mes vergetures, voir mes seins qui pendent d’une façon “anti-sexy”. C’est super libérateur. Et moi, quand je le fais, je me sens superbe. Puissante.

Pourquoi le sexe comme sujet ? « Je suis curieuse de ma posture comme mère, performer, partenaire. Ça fait des années que j’en parle. J’ai le souvenir très clair d’une conversation où je dis : « Je crois que je n’ai plus besoin de sexe maintenant parce que je fais de l’art, et que j’ai tous mes grands kicks sur la scène [I get all my fucking kicks on stage] ». J’ai vraiment beaucoup de fun à m’utiliser moi-même comme matériau — grossir ma bedaine, voir mes vergetures, voir mes seins qui pendent d’une façon « anti-sexy ». C’est super libérateur. Et moi, quand je le fais, je me sens superbe. Puissante. »

N’est-ce pas, si on s’attarde à la sensation et pas à l’image, une forme d’autoérotisme ? « Aussi. Toutes ces choses sont super orgasmiques — et encore, orgasmique est un terme trop limité pour ces sensations-là, réjouissantes, super exploratoires. Revenir ensuite dans une relation où mon corps devrait avoir l’air d’une image préétablie pour être sexy ? C’est super réducteur. Et ça semble ridicule. Une fois que t’es capable de t’engager, de pousser le corps humain, de pousser ton engagement dans ton corps de cette manière, revenir en arrière est très difficile. »

L’ABC limité du XXX

Est-ce parce qu’on survalorise comme société le sexe par rapport à d’autres formes d’incarnation — comme la danse… — et d’expériences sensorielles ? Ou parce que nos capacités d’incarnations sont si pauvres qu’on serait incapable d’insuffler au sexuel toutes les subtilités possibles ? « Les deux. » La chorégraphe pense aussi aux scripts sexuels qui guident nos regards, nos baisers, nos premières ou ultimes caresses comme des recettes à suivre. À toutes les idées reçues qui cadrent notre idée du possible sexuel. « Je suis aussi partie de là. Je visionne de la porno, je l’ai fait toute ma vie. Aujourd’hui, comparativement à quand j’étais jeune, ça semble être rendu très, très loin. Pourtant, j’ai encore du mal à trouver quelque chose qui m’attire — ce qui me semble normal si je cherche un outil pour me donner du plaisir — et où je me retrouve. Et je ne cherche pas nécessairement quelque chose de pointu. Disons que j’aimerais trouver une femme qui ne crie pas — je vais être très spécifique, c’est pour l’exemple… — ; que je veux voir une Black, comme moi ; qui ne sacre pas ; qui ne porte pas de lingerie ; qui ne dit pas « My old daddy… » Ben c’est juste impossible. Et je trouve ça absolument choquant. »

À force de fouiller et de chercher de l’erotica différent, Mme Michel en a trouvé, mais bien peu : elle nomme surtout le travail de la réalisatrice suédoise Erika Lust, qui cherche à mettre en scène une plus grande diversité de corps.

La chorégraphe aimerait que la discussion sociale puisse s’ouvrir sur le sujet. Même si elle est difficile. « Parce qu’elle est souvent informe. Tiens, ce groupe-là, en train de prendre un café. Qu’est-ce qui pourrait le faire chavirer dans le sexuel ? Qu’est-ce que ça prendrait, qui ne serait pas socialement prédéfini — quand c’est tard le soir ; qu’il fait noir ; que tu as bu ; que tu portes du rouge à lèvre s ; whatever… ? Pourquoi est-ce que le sexuel ne pourrait pas apparaître à n’importe quel moment ? Est-ce qu’on pourrait sortir de cette hyperspécificité, qui devient une pression qui indique que, voilà, c’est maintenant LE moment du sexuel, maintenant, là là ? C’est insupportable, quand on y pense, comme limitation. »

Quels aspects de cette riche réflexion Dana Michel aborde-t-elle concrètement dans la chorégraphie ? La réponse est détournée. « Il y a quelques semaines, on m’a demandé si le sexe était vraiment mon sujet. Je cours plutôt après la joie. Et ça me semble super gênant de le dire, je ne sais pas pourquoi. Je cours après la joie, après l’espace, après la liberté. »

Ouvrir le jouir peut-il mener à la joie ? Question ouverte.

Cutlass Spring

De et avec Dana Michel Présenté par le Festival TransAmériques Au théâtre Prospero, du 31 mai au 3 juin