«Rather a Ditch» au Festival TransAmériques: un fossé

<em>Rather a Ditch</em> explore le passage au néant, le silence et le vide scénique dans un écrin visuel formel très léché et d’une noire et vénéneuse beauté.
Photo: Mathieu Verreault Rather a Ditch explore le passage au néant, le silence et le vide scénique dans un écrin visuel formel très léché et d’une noire et vénéneuse beauté.

Dans sa nouvelle création performative Rather a Ditch, qui explore le passage au néant, le silence et le vide scénique dans un écrin visuel formel très léché et d’une noire et vénéneuse beauté, Clara Furey creuse le sillon, cette fois par un solo pour l’actrice Céline Bonnier, qu’elle avait cavé dans le septuor chorégraphique Cosmic Love en 2017.

Comme point de départ, une exploration scénique et physique de l’œuvre musicale de 1988 Different Trains signée Steve Reich, pour quatuor à cordes et bande magnétique. Une œuvre d’abord diffractée, décomposée, qui arrive à l’oreille des spectateurs part filtrant depuis le hall d’entrée par la porte laissée ouverte, part de la scène, alors que Céline Bonnier se tient, longtemps, écoutant, toute de noire vêtue, sur l’austère et beau plateau pratiquement tout noir, si ce n’est un tapis blanc pour marquer le contraste. En fond de scène, la magnifique œuvre d’empilades de larges feuilles noires de Caroline Monnet, qui prendra plus tard textures, vagues et formes autres sous les éclairages de Karine Gauthier.

La construction chorégraphique est simplissime ; l’alphabet encore plus minimal que dans Cosmic Love, là où déjà Clara Furey annonçait explorer les frontières de sa radicalité. Céline Bonnier livre, tour à tour, un geste performatif élémentaire — parfois simple à outrance, comme lorsqu’elle « devient train » ; parfois efficace, comme ce premier tableau des vibrations dans la robe jamais mise et du corps fantôme qui y apparaît/disparaît — souvent dans le silence parfois sur la musique. L’actrice le répète, le répète, le répète, l’inscrit dans la durée sans que des transformations par cette action refaite soient notables sur le corps, l’accessoire, le geste ou l’énergie.

C’est là qu’il y a fossé, césure entre la scène et le public. Clara Furey cherche visiblement comme présence un état de jeu qui se tienne totalement hors séduction faite du spectateur. Est-ce parce que Céline Bonnier est une actrice et que ses états de corps émanent moins que ceux des danseurs ? Non, car la sensation émanant du précédent Cosmic Love était similaire. Éthiquement, théoriquement, cette recherche de non-séduction est tout à fait valable. Mais jusqu’à quel point ce jeu est-il possible sans tuer ce qui fait le « vivant » dans l’art vivant ? Sans transformer l’objet scénique en œuvre close qui n’a nul besoin du regard des spectateurs — devenant ainsi œuvre visuelle (et pas même, celle-ci gagnant aussi à être poreuse...) —, au point que celui-ci y rebondit, incapable d’y pénétrer, l’empathie ne circulant ni d’un côté ni de l’autre, la fascination n'opérant pas, le quatrième mur semblant de béton ? Quelle est l’exigence relationnelle minimale requise entre une salle et une scène pour qu’un jeu de patience, de durée, de silence reste dramaturgiquement pertinent ? Pour que le principe formel se transcende en une expérience, et ce, pas seulement du côté actant ?

On pense, dans une tout autre esthétique, au travail récent de Dave St-Pierre et particulièrement à Fléau (2018), tentative d’épuisement du spectateur et du geste théâtral même ; jusqu’à la mise à l’agonie ; jusqu’à agonir le public (comme dans l’agonir d’injures). Là où St-Pierre oscille entre une provocation, un vide et du racolage qui à force de contrastes réentraînent par moment une relation avec l’audience, Furey mise sur une basse continue. Elle cherche à créer l’hypnose du spectateur. Ce n’est souvent que de la lourdeur, peut-être du surlignage.

Il faut dire qu’il n’y a pas, dans Rather a Ditch, beaucoup d’espace pour que ce spectateur puisse respirer, vivre, imaginer, malgré le désir annoncé de la créatrice dans le programme. L’univers est contrôlé au quart de tour. Le silence est plombé — on sent qu’en faisant craquer les vieux sièges de La Chapelle en changeant de posture, quelque chose se fêle. Alors qu’en musée, dans le solo When Even The (2017) livré par Furey elle-même, le spectateur avait entière liberté — dont celle de ne pas écouter, de sortir après 30 secondes —; ici le désir de focaliser précisément son attention tient de la prise d’otage. Une note très technique : laisser la température de la salle monter autant qu’au soir de la première, allant jusqu’à créer des malaises nauséeux et de l’endormissement par manque d’oxygène chez le spectateur, n’aide pas à la captation de la proposition. Est-ce le désir de silence pur qui entrait en conflit avec le bruit normal du système d’aération ? Quoi qu’il en soit, sans chercher un confort petit-bourgeois, on peut s’attendre à être prévenus si une proposition pousse le corps du spectateur à ce point ou joue sur un théâtre de la cruauté de ce côté de la salle. Pour que le spectateur puisse être réceptif, imaginer, rêver dans ce paysage, être emporté par le simple essoufflement de Bonnier, encore faut-il, très trivialement, qu’il respire. Au figuré, et littéralement.

Rather a ditch

Une performance de Clara Furey, interprétée par Céline Bonnier. Présentée dans le cadre du Festival TransAmériques. À La Chapelle scènes contemporaines, jusqu'au 30 mai.