FTA: dans la constellation du «queer»

Steven Cohen a créé, dans «Put Your Heart Under Your Feet… and Walk» un rituel de deuil.
Photo: Pierre Planchenault Steven Cohen a créé, dans «Put Your Heart Under Your Feet… and Walk» un rituel de deuil.

Troubler le genre et, par extension, déstabiliser les structures de pouvoir, jusqu’au refus du statu quo capitaliste. Si souvent le queer est abordé sous la perspective de l’identité, il est rare dans l’espace médiatique qu’on se permette de gratter sous la surface pour s’intéresser à ce que ce rejet d’une identité monolithique de genre et la revendication d’une fluidité implique philosophiquement parlant. Est-ce parce que la théorie queer vient avec son lot de concepts — nouveau paradigme oblige — qu’elle intimide, effraie, parfois rebute ?

Au Festival TransAmériques (FTA) cette année, le queer se loge transversalement au creux de trois démarches artistiques qui invitent à sortir de soi, et donc à se décentrer en descendant du socle hétéronormatif et binaire. Entre désir d’ouverture et non-compromission, libération et négociation, la « queeritude » s’envisage, se vit et se matérialise dans une pluralité de formes et d’intentions artistiques.

Artiste de la performance et femme trans, Pascale Drevillon touche dans Genderf*cker à la notion même de genre et à sa construction sociale telle que Simone de Beauvoir pouvait le concevoir (« on ne naît pas femme, on le devient »). Un principe d’être en devenir qui s’applique à toute identité de genre, binaire ou non, pour la créatrice. « Il y a une dizaine d’années, on a commencé à penser au genre comme un spectre avec deux extrêmes et une zone grise au milieu. Je suis forcée aujourd’hui de voir le genre plutôt comme une constellation, quelque chose en trois dimensions. »

Qualifiant volontiers son art de queer, elle remarque que ce terme, à l’origine péjoratif, réapparu il n’y a pas si longtemps, dans les années 1980, commence seulement à percoler chez les artistes francophones, tandis qu’on l’assume plus ouvertement dans la sphère artistique anglophone. « Trans, c’est moi, c’est mon chemin, ma transition de ce que j’étais à la naissance à ce que je suis aujourd’hui. Mais queer, ça représente l’art que je fais, c’est-à-dire un art d’ouverture, de partage, mais une façon d’enlever les œillères et de constamment remettre les choses en question. De le faire avec en vue une équité politique et une identité de revendication qui soit utile. »

Photo: Jules Bédard Artiste de la performance et femme trans, Pascale Drevillon touche dans «Genderf*cker» à la notion même de genre et à sa construction sociale.

La créatrice investit dansGenderf*cker de son vécu personnel comme personne trans, mais s’intéresse avant tout à la performativité quotidienne du genre — tant sur le plan de ce qu’on choisit de porter sur notre dos pour vivre notre masculinité ou notre féminité, voire notre neutralité, qu’en ce qui touche la manière de bouger, de se tenir, de marcher, de l’ordre de la performance inconsciente. « Pour incarner cette fluctuation du genre dans mon travail, je me bats contre tout le travail que j’ai fait sur mon propre corps, toutes ces années d’hormones et certaines chirurgies que j’ai eues, contre cette féminisation dans mes habitudes, jusque dans ma façon de marcher. »

Dans ce processus artistique, les voix incontournables de la pensée queer l’accompagnent, comme celles de la philosophe Judith Butler et de l’écrivaine Kate Bornstein, pionnières américaines en la matière. « Les médias ont beaucoup tendance à vendre l’histoire de la transition d’un sexe à l’autre. Mais il reste que l’idée du genre sous-jacente, qui touche aux rôles et aux représentations du masculin et du féminin, leurs variations au cours de l’histoire, est peu traitée. »

De la subversion dans le deuil

Difficile d’éviter le piège de la catégorisation, lorsqu’on choisit de traiter d’œuvres complexes sous l’angle du queer. Dans cette optique, il serait simpliste de réduire le travail de l’artiste iranien.ne Sorour Darabi et du Sud-Africain Steven Cohen aux questionnements de genre, alors que ces derniers travaillent respectivement et de manière très distincte sur le deuil. Comme Darabi dans Savušun opère une réappropriation des cérémonies chiites de culture persane, Cohen se réapproprie les rites, prières et symboles juifs, subvertissant non plus seulement le genre, mais ce qui touche au religieux.

Photo: André Le Corre Dans Savušun, l’artiste iranien.ne Sorour Darabi opère une réappropriation des cérémonies chiites de culture persane.

Si l’œuvre de Cohen entre dans l’orbite du queer, c’est parce que, comme Pascale Drevillon l’indique, « [le queer] est un état d’esprit qui remet en question le système dans son entièreté », une philosophie de vie indissociable de sa pratique artistique, créant une brèche dans le système normatif : « Tout ce que je pense, tout ce que je fais et fabrique, tout ce que je crois est queer. Je prends la responsabilité de tout ce que je fais en tant que queer, et je vis ma vie de cette manière », affirme le performeur et plasticien sud-africain connu pour ses interventions artistiques politiques et controversées dans l’espace public (Chandelier, Coq / Cock), et pour qui être queer revient essentiellement à « être en guerre contre le patriarcat ».

« J’ai créé un rituel à partir des restes de mon amoureux décédé, donc, oui, c’est une œuvre totalement queer », répond Cohen lorsqu’on lui demande si l’on peut oser envisager une pièce si intime et personnelle comme Put Your Heart Under Your Feet… and Walk sous cet angle. À la suite de la mort de son conjoint Elu, avec qui il a partagé près de 21 ans de sa vie, Cohen a créé un rituel de deuil en concevant des costumes et accessoires à partir d’objets personnels du défunt, allant jusqu’à ingérer ses cendres sur scène.

Le recours à ce qui peut être perçu comme obscène, soit des scènes filmées dans un abattoir où l’artiste cherche le contact du sang — rappel du décès d’Elu par hémorragie — porte une critique de l’abattage massif et industriel des animaux, violence banale mise ostensiblement sous l’œil du spectateur : « Faire de l’art implique de réconcilier un monde interne, symbolique et mystérieux avec la réalité et la brutalité du monde extérieur. »

Dépasser les stéréotypes

« Le queer existe à travers la culture et les arts depuis le tout début. Il y a une somme disproportionnée d’énergie queer dans la production créative. Ce n’est pas comme si aujourd’hui, soudainement, tout a viré queer, c’est juste qu’on commence seulement à en parler », pense Steven Cohen, soulignant le risque que cette notion se fasse avaler par la logique néolibérale et ne devienne qu’une simple étiquette marketing de plus.

S’il utilise le drag, art qu’il pratique depuis l’enfance, le performeur rejette le rôle de la drag queen et sa fonction de divertissement, se voyant plutôt comme un chaman. Bien au-delà de la féminité caricaturale drag, il plonge dans l’hybridation — essence même du monstrueux — par le truchement du masque et en contraignant ses mouvements, des chaussures plateformes en forme de cercueil aux pieds. Ainsi, il construit à même son corps une esthétique baroque, riche en symboles, comme ce papillon de nuit, l’Atlas, peint sur son visage représentant l’éphémérité de la vie.

L’usage d’accessoires et de costumes permet à Pascale Drevillon de convoquer quant à elle des stéréotypes et des archétypes, dans le but d’en démontrer l’étroitesse et la rigidité. Pour les dépasser, elle procède par décrochage de son transformisme, en s’adressant directement au public. Il s’agit « de vivre avec le spectateur cette transformation que les gens adorent voir, sans la tuer ou y mettre fin ; de montrer une transition sans fin, où l’identité disparaît par ajout et superposition de couches ». L’artiste mise sur le côté rassembleur et positif du questionnement du genre, quête humaine, considérant qu’« on est tous dans le bateau, car on doit tous répondre à ces normes de genre au quotidien », les enfants les premiers.

Opérer depuis les marges

Se conformer au genre attribué à la naissance, comme le rappelle Pascale Drevillon, reste de la coercition : « On y est forcé, sous peine d’agression, de danger et de menaces, petites ou grandes. » Même si les démarches artistiques queer commencent à intégrer les cadres institutionnels, les voix des deux artistes convergent pour dire que c’est à force de s’imposer et de persister à faire leur art, malgré les risques qu’impliquent certains contextes de création et de performance. « Regardez ! Il n’y a aucune liberté d’être queer, nulle part, fait valoir Steven Cohen. Je ne pense pas que les personnes queer devraient même aspirer à la libération, ce n’est pas ce dont on a besoin et c’est impossible. C’est une perpétuelle bataille, et ça sera toujours ainsi. Aucune politique de demi-teinte ne viendra changer ça. »

Il n’y a pas de possibilité d’acceptation, il y a juste une possibilité de tolérance, tout comme les queer tolèrent le patriarcat, poursuit Cohen, en rappelant qu’on peut difficilement désarticuler la notion de genre des enjeux de classes sociales et de races. « Les personnes queer se font assassiner depuis l’éternité, alors quel compromis est possible ? Seule une négociation est possible quant au droit d’exister dans ce système, et d’être en conflit avec. » Avant d’ajouter : « Je pense que l’un des atouts de la “queeritude”, c’est qu’une fois qu’on est en marge ou à l’extérieur du système, on le voit plus clairement. »

Des livres qui forment et transforment

Même si, comme Steven Cohen l’affirme, les livres offrent une certaine sécurité que l’art vivant, dangereux car puissant et confrontant en ce qu’il nous pose directement et collectivement face à nos responsabilités, ne peut offrir, ce serait une erreur de sous-estimer le pouvoir formateur et transformateur de la littérature et l’espace de subversion que représente l’écriture. Le collectif féministe et queer montréalais Projet Hybris invitera des artistes à partager les ouvrages coup de cœur de leur bibliothèque queer. Une façon d’en apprendre plus sur la filiation littéraire et philosophique d’un mouvement pas né d’hier et toujours en devenir.

Genderf*cker / Put Your Heart Under Your Feet… and Walk // Savušun

Dans le cadre du FTA. Performance de Pascale Drevillon et Geoffrey Gaquère, au Wilder– Espace danse, du 31 mai au 3 juin. / Performance de Steven Cohen à l’Usine C du 27 au 29 mai. // Performance de Sorour Darabi, au théâtre Prospero du 24 au 26 mai.