«Exilium»: défaut de collectivité

<em>Exilium</em> traite principalement du corps migrant <em>queer</em> et du rapport du performeur à son pays natal, la Colombie.
Photo: Yannick Fornacciari Exilium traite principalement du corps migrant queer et du rapport du performeur à son pays natal, la Colombie.

Pour sa deuxième édition, l’événement consacré à l’art performance « Prendre Place » se tenant au Montréal, arts interculturels (MAI) continue d’offrir un espace d’expression à des artistes qui par leur identité et leur pratique défient et remettent en question les normes et les structures d’oppression.  

Dans ce cadre, Exilium de Santiago Tamayo Soler traite principalement du corps migrant queer et du rapport du performeur à son pays natal, la Colombie. Sur un ton personnel et critique, usant de spoken-word (en anglais et en espagnol), sont évoqués des réminiscences olfactives, ce qu’évoque en image l’odeur de la mangue, pénétrant jusque dans la sphère familiale et la rigidité des normes de genre. L’odeur du fruit se répand dans l’espace, à mesure que les trois complices du performeur épluchent des mangues avant de les dévorer goulûment, le jus giclant partout, coulant sur les doigts, les mains, les avant-bras. Les sons de sussions s’intensifient, tandis que derrière le micro, Santiago Tamayo Soler contraint toujours plus son corps, accroupi au sol, un bras suspendu en l’air, livrant son texte, feuilles en main. Dans ce poème scandé à répétition et avec variation de ton, il est, entre autres, question du complexe de la madone et de la putain répandu dans un pays machiste, ainsi que de la féminité infériorisée.

Côté physicalité, la dynamique restera au corps martyr, sexualisé et érotisé. De la première procession qui accompagne le performeur au corps enrubanné dans une tenue blanche et au visage muselé par un micro attaché à sa bouche, jusqu’au moment culminant de son gavage forcé à coups de mangues. Se déplaçant à l’autre extrémité de l’espace, embarquant le public sur son passage, on revient à une lecture autour d’une citation à propos de l’usage de la violence corporelle dans l’art-performance, de son inutilité car échouant à traduire l’authenticité de la souffrance dans un cadre bourgeois et pétri de privilèges. Une façon autoréférentielle d’anticiper la critique... dans quel but, se demande-t-on, si ce n’est pour se parer maladroitement contre celle-ci ? Difficile ici de savoir si l’intention est de justifier ou bien de désavouer le supplice du gavage, ou encore de se dissocier d’une quelconque position de privilège en surlignant de manière grossière sa marginalité intersectionnelle.

Dans un acte final narcissique, le performeur après s’être laissé raser la tête entre dans une structure triangulaire au centre de l’espace, à la lumière des néons pour finir recroquevillé sur lui-même. Ses sujets-bourreaux en position de soumission au sol tourné vers le public n’auront eu qu’un rôle accessoire dans cette performance somme toute très centrée sur l’individualité du performeur. Et c’est là le gros bémol ! L’œuvre s’élève difficilement au-dessus d’une individualité indisposée par les stéréotypes et l’exotisation qu’on lui colle à la peau au pays d’accueil. Bien que cette parole s’aventure courageusement sur le territoire de l’intime en se livrant sur le rapport trouble à la famille, Exilium ne parvient pas à élever le propos à une visée collective. Ce qui impliquerait un engagement réel de chaque acteur-performeur sollicité pour l’œuvre, sur ce thème sensible du corps migrant et du sujet divisé et contraint à la négociation identitaire entre acculturation et assimilation.

Neuter Ality : mémoire gravée et survivance

Que feriez-vous si vous receviez un objet nazi en héritage ? Une question délicate à laquelle l’artiste mexicaine aux racines autochtones Yunuen Rhi répond en réalisant un rituel hautement symbolique à partir d’une dague au manche incrusté d’une croix gammée qu’elle a héritée.

Deux images de dieux aztèques encadrent la scène. Une vidéo projetée au fond montre les prémices du rituel, le poignard qui apparaîtra plus tard sous nos yeux étant plongé dans les eaux d’une rivière. Se succèdent des images d’archives du régime nazi, du führer, de propagande et de fantasme d’eugénisme, le tout entrecoupé de visions de l’horreur de l’Holocauste – piles de corps, enfants émaciés – qui apparaissent dans des glitch et distorsions soutenus. La séquence vidéo se conclut sur des objets aztèques mis sous vitres dans l’espace aseptisé d’un musée, comme d’ultimes reliques de civilisations effacées et écrasées par la colonisation.

Au-devant de la scène se trouve un bureau sur lequel est déposée une vitrine, sorte de table chirurgicale. Le son se sature d’un vrombissement répétitif. Une première femme apparaît derrière une console à droite contrôlant le son. On discerne encore le son d’une chute d’eau qui résonne fort, tandis que Yunuen Rhi entre en scène, pas à pas, vêtue d’un costume traditionnel sophistiqué, aux couleurs, tissages et voile épais orné de fleurs, et un piercing nasal saillant sur son visage. Elle se déplace aux quatre coins cardinaux, face au spectateur posant un genou à terre, une main s’appuyant sur l’invisible, mettant en évidence le poignard sur un plateau métallique.

Détournant ce qui pourrait être perçu comme un très glauque objet de collection, l’artiste se concentrera au long de sa performance à graver méticuleusement des symboles sur la lame. Grâce à une caméra, de gros plans permettent d’observer en détail le travail qui se déroule sous la vitre. À mesure que la roulette passe et repasse sur les signes dessinés, on discerne les premiers traits d’une déité ou figure ancestrale aztèque. Un autre pan d’histoire s’inscrit ainsi sur l’objet à l’aura funeste, alors que le swastika — signe hindou dénaturé — est recouvert d’un autre symbole. L’artiste laisse la tâche inachevée et invite le public sur scène à s’approcher de la dague, avant de se déplacer derrière le micro, pour achever ce rituel paraissant détenir des vertus curatives par un chant diphonique vibrant.

Exilium

De Santiago Tamayo Soler et Neuter Ality de Yunuen Rhi. Performances dans le cadre de Prendre Place. Jusqu'au 18 mai, au Montréal, arts interculturels.