L’art du freestyle de la rue à la scène

Interprète formé en contemporain, Sovann Rochon-Prom Tep s’est initié au break dès l’enfance au contact de danseurs qui performaient au coin de sa rue, puis en centre communautaire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Interprète formé en contemporain, Sovann Rochon-Prom Tep s’est initié au break dès l’enfance au contact de danseurs qui performaient au coin de sa rue, puis en centre communautaire.

Comment transposer les danses urbaines dans l’espace d’un théâtre sans trop les dénaturer ? Que peuvent apporter l’approche et la composition scénique à des danseurs dont la pratique est ancrée dans l’improvisation ? Comment l’identité artistique des danseurs de rue peut-elle se traduire sur scène ? Autant de questions et d’enjeux qui habitent la démarche de Sovann Rochon-Prom Tep, instigateur de la pièce Un temps pour tout, en reprise à La Chapelle.

Interprète formé en contemporain, vu notamment chez Dana Gingras, celui qui est aussi connu sous son alias de b-boy « Promo » s’est initié au break dès l’enfance au contact de danseurs qui performaient au coin de sa rue, puis en centre communautaire. Toujours actif hors institution et proche de sa communauté, il continue à ce jour de participer à des compétitions de break à l’international. Difficile pour lui d’adopter l’étiquette de chorégraphe tant il s’éloigne du modèle hiérarchique qu’implique le rôle, ne transmettant pas à proprement parler de schémas chorégraphiques, mais visant plutôt à donner de la latitude aux talentueux improvisateurs (freestyler) avec lesquels il collabore pour mettre à l’honneur leur créativité et leur spontanéité.

« C’est sûr qu’on dénature les danses de rue quand on les change de leur espace, mais j’essaie de créer un lien de confiance avec mes artistes, de faire en sorte qu’ils ne sentent pas qu’ils ont besoin d’être autre chose qu’eux-mêmes, ou de faire autre chose que leur art, pour avoir une valeur sur scène, affirme le créateur. Pour moi, ce n’est pas de modifier ce qu’ils ont déjà, mais de voir avec eux ce que la scène peut leur permettre comme nouvelles libertés. »

Afin de mieux composer avec l’identité artistique de ses danseurs — Sangwn, Jigsaw et Pax —, Sovann Rochon-Prom Tep a écarté l’idée de fixer des thèmes, s’évertuant à dégager une structure, une courbe énergétique d’une série d’explorations, les poussant parfois hors de leur zone de confort. Le principal défi était d’étirer le temps de l’improvisation chez des danseurs habitués à performer sur de très courts laps de temps : « En hip-hop, autant dans les cercles que dans les battles, on est souvent dans une énergie qui est très chargée et dans un constant dialogue en question-réponse, se déroulant sur une à deux minutes. Ici, je voulais leur donner la possibilité d’étirer une énergie sur 20 minutes », de la moduler afin de souligner leur capacité de traverser toute une gamme, introspective, engagée et subtile.

Accueillir avec empathie

Laissant au spectateur le choix de s’installer à proximité des danseurs, lui offrant du thé et des biscuits pour rompre avec le décorum du théâtre à l’italienne, l’artiste porte particulièrement soin aux modalités de réception de l’oeuvre : « Mon objectif est de créer un espace accueillant, où je rends accessible ce que je vois chez ces danseurs à un nouveau public. J’essaie de faire un travail qui s’adresse à la réception empathique du spectateur, donc je mise sur l’expérience des personnes sur scène en créant une structure avec juste ce qu’il faut de clarté et de lousse pour qu’ils puissent traverser une expérience qui leur est forte. Dans le cas d’Un temps pour tout, c’est une expérience qui est forte en complicité — parce que les danseurs et les musiciens qui jamment sur scène s’écoutent beaucoup — et forte en transe, vu qu’ils se permettent d’aller loin dans ce qu’ils font. Ce que j’espère, c’est que le public puisse aller au-delà des questionnements de ce que l’oeuvre signifie conceptuellement et juste ressentir ce qu’ils vivent. »

Dans ce contexte, les états de corps, engageant le mouvement jusque sous la peau, participent fortement à cette réception empathique. Des techniques somatiques que ces danseurs développent parfois naturellement dans leur pratique, sans forcément les nommer. S’il admet s’inspirer en effet de la soma-esthétique, Sovann Rochon-Prom Tep dit « [pouvoir] regarder d’un même oeil le travail d’un Benoît Lachambre et d’un Greenteck — popper montréalais — et ressentir la même chose malgré leurs univers complètement différents », s’intéressant plus à la manière dont les êtres humains traversent et vivent ce qu’ils font artistiquement qu’aux formes et aux approches, et pouvant trouver parfois cette qualité somatique chez des danseurs de ballet, de flamenco, chez des capoeiristes ou même des sportifs de haut niveau.

Dans les cercles, hors institution

Si, pour Sovann Rochon-Prom Tep, il y a un certain engagement politique à mettre en valeur le bagage et le talent qui émerge de communautés non institutionnalisées sur scène, il est également important de sortir des salles pour saisir l’essence des danses urbaines. D’autant plus que si l’on observe un engouement pour les danses urbaines dans les institutions, c’est souvent sous une forme « balletisée » : « Si on s’intéresse vraiment à ces danses, il faut aussi venir dans les événements communautaires, dans les battles et sortir des salles, parce que ces formes-là émergent d’un contexte particulier et si on veut les saisir réellement, on doit aller les voir dans ce contexte. »

Y a-t-il un risque que les danses urbaines se fassent gober par l’institution, que leurs spécificités s’y trouvent gommées ? « Je n’ai pas la crainte que l’institution vienne gober les danses hip-hop et qu’elles disparaissent sous leur forme originelle. Ce que les institutions et les médias voient n’est qu’une petite poignée d’artistes qui veulent ouvrir leur art à de nouvelles plateformes. La réalité, c’est que la moitié de la communauté est indifférente à ce qui se fait dans les théâtres », conclut-il. Force est de constater, alors, la vitalité des danses urbaines à leur état brut, hors institution.

Un temps pour tout

De Sovann Rochon-Prom Tep. Avec Jean-Édouard Pierre Toussaint alias Sangwn, Frédérique Dumas alias Pax, Ja James Britton Johnson alias Jigsaw, sur la musique de Thomas Sauvé- Lafrance et Vithou Thurber-Prom Tep. À La Chapelle – Scènes contemporaines du 13 au 17 mai.