«Quadriptyque I-II-III»: chorégraphies adaptées, corps à égalité

Inspirée par la trame narrative du film culte de Michael Curtis, «Casablanca», la pièce de Deborah Dunn pose quatre interprètes en costume des années 1940 sur scène, récupérant des extraits de dialogue du film doublé en français et sa trame musicale.
Photo: Mikael Theimer Inspirée par la trame narrative du film culte de Michael Curtis, «Casablanca», la pièce de Deborah Dunn pose quatre interprètes en costume des années 1940 sur scène, récupérant des extraits de dialogue du film doublé en français et sa trame musicale.

Mettre à égalité sur scène des corps dansants handicapés et non-handicapés pour faire œuvre, sans que le handicap en devienne un thème ou le point focal. C’est le pari dans lequel se sont lancés trois chorégraphes intégrant Corpuscule Danse, compagnie fondée par France Geoffroy, danseuse tétraplégique cherchant par ce projet d’envergure à laisser un legs. À travers trois courtes propositions, les danseurs traversent différentes approches du mouvement, démontrant l’envergure de leur dextérité et la qualité des rencontres entre corps chorégraphiés et corps chorégraphiants.

Inspirée par la trame narrative du film culte de Michael Curtis, Casablanca, la pièce de Deborah Dunn pose quatre interprètes en costume des années 1940 sur scène, récupérant des extraits de dialogue du film doublé en français et sa trame musicale. Maxime D. Pomerleau, d’abord sur, puis hors fauteuil roulant, campe le rôle d’Ilsa, personnage qu’on connaît sous les traits d’Ingrid Bergman, tandis que Bill Coleman joue son amant Rick. Les danseurs adoptent avec humour et théâtralité les mimiques et attitudes des protagonistes, bougeant ensemble de manière organique, avec fauteuil ou sans, s’échangeant cet outil pour se déplacer en synchronie. Le scénario du film paraît devenir un prétexte pour inscrire dans les mouvements une sensualité non réservée aux corps typiques. Une sensualité qui s’illustre dans un « pas de deux » sur roues et sur jambes. Les quatre interprètes abandonnent soudainement leurs personnages, en se dévêtant, laissant de côté les costumes pour sauter du registre narratif et théâtral à l’abstrait, comme pour signifier que l’intrigue n’est que secondaire. Choix radical de s’en départir pour se focaliser sur l’exploration du mouvement, alors que les quatre corps qui roulent s’imbriquent et fusionnent, surfant sur une autre dynamique sur une mélodie douce des Smiths. Tous debout, en traversée du plateau ; le boitement et la petite taille de Maxime D. Pomerleau portent une fragilité pareille à celle d’un Raimund Hoghe. Une différence mise en évidence qui s’estompe vite alors que dans une section finale, ensemble, les jambes tétanisées, les danseurs se déplacent à la force des bras, tous à la fois vulnérables et forts, avant de s’éclipser et de laisser l’un des leurs derrière, seul, comme en rappel au destin de Rick, héros de Casablanca qui finit par renoncer à son ego par amour.

La seconde pièce signée Lucie Grégoire consiste en un duo fait sur mesure pour Marie-Hélène Bellavance, interprète amputée des deux pieds, et George-Nicolas Tremblay. Dans l’obscurité résonne un étrange grincement, alors que la lumière d’abord faible finit par irradier deux corps inertes. L’un, présence étrange au visage caché, attaché aux jambes de l’autre, dérobant dans la lenteur les deux prothèses en se mouvant à reculons au ras du sol. Départie de ses jambes, la silhouette féminine se dessine plus nettement dans l’espace, pivotant dans une grande lenteur sur le sol, avant de se redresser au son assourdissant des rouages d’un train et sur fond de tintement solennel de cloches. On retrouve là l’atmosphère mystique propre à Lucie Grégoire, qui s’amplifie à mesure que la danseuse se déplace solidement ancrée dans le sol, dans un rapport au mouvement authentique, les bras et le visage tournés vers le ciel, en état de grâce. Les mains cherchant quelque chose à tâtons, jusqu’à son propre visage. La scène se clôt sur elle-même, revenant à l’image initiale, ramenant à l’esprit le mythe de Sisyphe. Un Sisyphe au féminin et duel qui s’incarnerait à travers les deux danseurs, alors qu’ensemble, en parallèle, leurs mouvements se dédoublent. Ici, le handicap ne saurait apparaître comme une limitation, et les prothèses comme un simple outil de motricité. Ils font plutôt l’objet d’une poésie visuelle d’une grande délicatesse.

Troisième temps avec Benoît Lachambre qui vient semer le chaos dans l’ordre spectaculaire par une proposition qui détonne des deux premières pièces très écrites et structurées, fidèle à son approche performative du mouvement. Véritable prise de risque de ce programme triple, son duo avec France Geoffroy met en évidence leur complicité forgée au long du processus, installant une forme de maladresse volontaire dans leur interaction, un filon à développer. Un rapport franc avec la salle est recherché par la dramaturge Katya Montaignac, qui invite le public à se déplacer et à adopter un autre point de vue. Ce que nous propose, de toute évidence, la projection d’images vidéo captées en direct par une caméra suivant scrupuleusement les danseurs à l’intérieur et hors les murs de la salle. Une autre perspective est offerte sur les interactions des danseurs, grâce aux gros plans sur les regards et les expressions faciales, soulignant le rapport enfantin des deux danseurs, tuques blanches vissées sur la tête, avec lampe frontale et microphone sur le front. Ils interagissent dans une spontanéité presque naïve.

Des exercices vocaux et gutturaux déclenchent certains mouvements vibrants — signature de Lachambre —, arrachant quelques rires dans la salle, tandis que les face-à-face deviennent grimaçants et que sont poussés des cris sourds. Pas de corps chorégraphiant, ni de corps chorégraphié. On sent un rapport d’égalité entre ces deux fortes personnalités. Mais quand on cherche, à titre de spectateur, à dégager une réflexion de cette rencontre, s’accrochant d’abord à l’idée de mobilité et de décalage des possibilités motrices, puis à l’idée de malaise et de maladresse apprivoisés, l’exercice tourne court et s’avère mis à mal tant ce qui est amené en scène finit par s’éparpiller et devenir confus. Ce qui nous permet difficilement de franchir et de nous élever au-dessus de l’effet comique.

Quadriptyque

Trois chorégraphies de Deborah Dunn, Benoît Lachambre et Lucie Grégoire avec Corpuscule Danse. Avec Bill Coleman, Marie-Hélène Bellavance, Joannie Douville, Maxime D. Pomerleau, France Geoffroy, Benoît Lachambre et Georges-Nicolas Tremblay. Présentées à l’Agora de la danse, jusqu’au 11 mai à l’édifice Wilder – Espace danse.