La nouvelle ère de Danse-Cité

Sophie Corriveau entrera en fonction en septembre pour un premier mandat de cinq ans. Pendant quelques mois de transition, la direction de Danse-Cité se fera conjointement avec Daniel Soulières.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sophie Corriveau entrera en fonction en septembre pour un premier mandat de cinq ans. Pendant quelques mois de transition, la direction de Danse-Cité se fera conjointement avec Daniel Soulières.

Daniel Soulières n’attendra pas de célébrer les 40 ans de Danse-Cité, la compagnie qu’il a fondée, pour tirer sa révérence. Après 37 ans à la direction artistique, celui qui se voit encore aujourd’hui principalement comme un danseur cède les rênes à la danseuse et répétitrice Sophie Corriveau, comme l’a appris Le Devoir. Le changement de tête entraînera, et c’est le souhait, un tournant dans la vision de ce producteur de créations en danse contemporaine. Tournant qui devrait s’incarner tout doucement d’ici les trois prochaines années.

Pourquoi Daniel Soulières quitte-t-il Danse-Cité, et maintenant ? « Parce que je vieillis », indique prosaïquement celui qui préfère ne pas donner son âge. « Ça fait deux fois que je retarde mon départ, pour danser pour David Pressault ou parce qu’il y avait une demande de subvention quinquennale à remplir. Là, c’est le temps. Ça m’ébranle aussi de voir que mes pairs quittent la danse. C’est signe qu’on passe à un autre temps. Et j’ai mal au corps. Parfois j’ai du mal à marcher. Je veux m’occuper de ça. Je veux vérifier — ça fait plus d’un an que je n’ai pas dansé — si je veux encore danser. »

Si M. Soulières associe tant la compagnie à sa danse, à son corps même, c’est que ce fut à l’époque sa vision. Pousser les possibilités du danseur et lui ouvrir les portes de la création — « à l’époque, on utilisait le terme “interprète” pour parler de ceux qui n’avaient pas de vision artistique, qui n’étaient que des danseurs exécutants, des outils. Nous, on voulait être plus créatifs, des “danseurs” ».

Proposer une structure qui ne brille pas qu’à travers les rêves artistiques d’un seul chorégraphe-soleil, mais qui servirait une pléiade de créateurs. Un lieu qui valoriserait les danseurs — Danse-Cité a été une des premières compagnies à utiliser systématiquement les contrats de l’Union des artistes et à nommer les danseurs sur les affiches des spectacles. Un lieu aussi où lui-même pourrait danser, beaucoup, et rencontrer plusieurs univers chorégraphiques. « C’est une des raisons qui me poussent à partir : il faut que mon émotion quitte la structure. Une structure qui a existé beaucoup pour moi comme interprète, même si les projets collectifs en ont toujours été une large part », explique celui qui l’a tenu dix ans bénévolement à bout de bras avant de voir les premières subventions advenir. Une structure qui s’est rapidement « étendue à toute la communauté » de la danse.

Sophie était au conseil d’administration, vice-présidente depuis 2002. Elle connaît très bien la structure. C’est aussi une interprète qui a une vision artistique et qui travaille depuis longtemps avec plusieurs chorégraphes et différentes manières de voir la danse.

Et c’est à la communauté que Sophie Corriveau veut l’ouvrir davantage. « Danse-Cité propose depuis toujours du travail de collaboration. Avec l’équipe, avec le milieu, avec les artistes. On a tellement besoin du soutien à la production dans le milieu de la danse, et d’aider les artistes dans leur recherche, de la création jusqu’à la diffusion. » Car Danse-Cité, rappelle M. Soulières, n’est pas un diffuseur, comme Tangente, l’Agora de la danse et Danse Danse, mais un producteur. « Historiquement, Danse-Cité se positionnait comme un passage entre Tangente et l’Agora de la danse. Dans le temps, c’était un chemin pour les artistes. Ce n’est plus ça. Notre spécificité reste d’accompagner la production, et le besoin demeure encore d’avoir un producteur qui puisse aider les danseurs à créer, comme les jeunes chorégraphes et les chorégraphes matures qui ont laissé tomber l’idée d’avoir une compagnie. »

Vision et rêve

« Pour moi, poursuit la prochaine directrice artistique, Danse-Cité repose sur les atouts personnels et l’héritage culturel de chacun des artistes. Je veux mettre ça en avant, indique Sophie Corriveau. Et participer à de nouvelles façons de faire de la danse. Je vois que les artistes ces temps-ci sont dans le désir de créer des liens concrets avec le public, de vivre avec le spectateur une expérience humaine. J’aimerais explorer cette direction. Et développer des liens avec le milieu. Organiser, autour des productions, pour tout le milieu, des ateliers, des cliniques d’accompagnement dramaturgiques, ou en éclairages, par exemple. J’ai un rêve aussi : que Danse-Cité puisse avoir un studio. Pour apporter davantage de soutien à la production, mais aussi pour créer d’autres liens avec le milieu, pour être plus catalyseur. »

Mme Corriveau entrera en fonction en septembre pour un premier mandat de cinq ans. Pendant quelques mois de transition, la direction se fera conjointement avec M. Soulières. On pourra voir l’effet sur la programmation en 2021, pour l’anniversaire de la compagnie.

« Danse-Cité a évolué au fil des ans, rappelle M. Soulières. Une chose n’a pas changé dans ma vision depuis 1981 : il faut un minimum de deux semaines de représentations pour que les oeuvres grandissent, et j’aimerais que ce soit plus que ça un jour. Ce qui a changé, par contre, c’est le nombre d’artistes dans le milieu de la danse. Nous étions beaucoup moins. Ça a explosé. Je ne connais plus tout le monde, tout le monde ne me connaît plus — ce qui peut devenir grave si les jeunes ne connaissent pas Danse-Cité. »

La réponse vient de Sophie Corriveau : « On va faire appel à un conseiller artistique ou à un commissaire associé d’une génération plus jeune. Ce sera un petit poste, important, pour rester à l’affût des nouvelles pratiques et des jeunes artistes. Et j’ai envie d’écouter et d’échanger plus que de travailler seule. » Mme Corriveau, qui poursuivra, en mineur, sa carrière de danseuse et de chorégraphe, s’engage par ailleurs à le faire complètement en dehors de Danse-Cité, une fois que sera passée la nouvelle version de son Nous (ne) sommes (pas) tous des danseurs, en collaboration avec Katya Montaignac, programmé depuis longtemps — bien avant qu’on lui propose la direction — pour la prochaine saison.

« Sophie était au conseil d’administration, vice-présidente depuis 2002. Elle connaît très bien la structure. C’est aussi une interprète qui a une vision artistique et qui travaille depuis longtemps avec plusieurs chorégraphes et différentes manières de voir la danse. Je n’aurais jamais choisi un chorégraphe. Je voulais un praticien, quelqu’un qui a beaucoup de métier. » Pour garder, en quelque sorte, le danseur de coeur au coeur de Danse-Cité.