Alonzo King et Lisa Fischer à cœur exposé

Aux côtés des danseurs sur la scène, la chanteuse Lisa Fischer dit ressentir une «profonde connexion entre le mouvement et le son».
Photo: Quinn B. Wharton Aux côtés des danseurs sur la scène, la chanteuse Lisa Fischer dit ressentir une «profonde connexion entre le mouvement et le son».

Un chorégraphe noir dans un monde trop blanc. Dans son ouvrage consacré à la danse contemporaine, c’est en ces termes que le critique français Philippe Noisette décrit Alonzo King, maître de ballet contemporain qui, depuis plus de 30 ans, rafraîchit la technique classique et l’inscrit dans l’actualité en lui infusant sa philosophie. Et pourtant, il en aura fallu du temps pour voir Montréal accueillir cette sommité américaine de la danse. Une occasion de discuter avec ce penseur consciencieux sur son approche du ballet, ainsi qu’avec Lisa Fischer, chanteuse à la voix puissante qui s’est laissée embarquer dans sa danse.

Formé à New York dans les années 1970, Alonzo King danse pour le chorégraphe et activiste afro-américain Alvin Ailey avant de fonder sa propre compagnie en 1982 à San Francisco, où il développe une approche de la danse qu’il nomme « structure de la pensée ». « Tout ce que nous percevons dans le monde de la création est basé sur la pensée. Comme la musique est de la pensée rendue audible, la danse est de la pensée rendue physique et visible », explique M. King de sa voix assurée, pesant méticuleusement chacun de ses mots. « Chaque individu, qu’importe où il se trouve dans sa vie à un moment, est porté par sa manière de penser. C’est ce qui crée qui l’on est. L’esprit est un incroyable outil, qu’il serve à bâtir nos vies positivement ou négativement, car il peut servir à nous élever comme il peut nous détruire. »

Du bon usage du ballet

Soucieux de l’humain derrière la virtuosité technique, Alonzo King est convaincu que la personnalité de chacun est à même de percer toute forme de discipline, y compris celle stricte du ballet qui tend souvent à faire disparaître l’individu derrière la technique. « Qu’importe la discipline qu’on choisit, que ce soit la danse, la musique, l’écriture, cela revient toujours à trouver un moyen d’exprimer nos idées. Et pour cela, on adhère à un système de croyances. C’est ce que sont les compagnies, des systèmes de croyances portés par une tête directrice. Si l’humain est plus important pour une compagnie que le profit et l’argent, alors c’est ce qui va se refléter dans les créations ». affirme le chorégraphe.

Alors qu’il a consacré sa carrière à proposer un nouveau regard sur la discipline classique, que répondre à une jeune génération d’artistes percevant le ballet comme une forme d’art enracinée dans l’élitisme et qui perpétue certaines formes d’exclusion ? « Je pense que je suis d’accord avec ces jeunes artistes. C’est une affaire de système. Mais on a tendance à oublier que ce qu’on appelle ballet tire ses origines de la nature », souligne-t-il fermement, rappelant que les figures circulaires du ballet sont une reproduction des forces et mouvements opérant dans l’ordre cosmique, basés sur la trajectoire et la rotation des astres autour du soleil. « À quel moment les choses changent-elles pour le ballet ? Quand le pouvoir s’en mêle et qu’on commence à danser pour le roi. Mais même si certaines avancées scientifiques ont pu être utilisées à des fins des plus malveillantes, cela ne signifie pas pour autant que la science est sans valeur. C’est ce qu’on fait de cette science qui importe. C’est une erreur de juger toute une science en se basant sur le mauvais usage qu’on en fait. »

Chez ses danseurs, qu’ils voient comme des génies du mouvement, Alonzo King tient à cultiver un engagement de l’esprit et du cœur, cherchant à faire émerger dans leur pratique une certaine vérité qui émerge de leur sincérité, au-delà du masque de beauté de la prouesse technique.

Extension du domaine du cœur

Pour The Propelled Heart, Alonzo King a invité la diva de la soul Lisa Fischer à dialoguer avec ses douze danseurs virtuoses. Celle-ci a été séduite à la fois par la sagesse et l’envergure de l’esprit de l’artiste et par la musicalité du travail de ses danseurs. « C’est comme si tous leurs corps, chacun de leurs membres, les émotions qui se dégagent de leur danse, étaient une chanson pour moi. À leur contact, je ressens une profonde connexion entre le mouvement et le son », affirme la chanteuse, qui s’est longtemps illustrée comme choriste pour des monstres sacrés de la pop, tels que les Rolling Stones, Tina Turner et Sting.

Partageant la scène avec les danseurs et ayant été impliquée dans tout un pan du processus, elle ressent un grand respect pour ces danseurs entièrement dévoués à leur art — avec ce que ce métier implique de sacrifices et de possibilités de blessures —, impressionnée par leur hyperconscience du corps. Un mode de vie dont elle a été témoin au quotidien.

« Dans nos activités quotidiennes, on a tendance à rester sur nos gardes, à se demander toujours d’où la prochaine attaque va surgir — d’une relation, de quelqu’un qu’on aime, ou bien du travail ? La possibilité que notre cœur puisse se retrouver abattu nous pousse à garder une certaine vigilance, une réserve. Pour moi, le fait de chanter et d’être physiquement engagée avec les danseurs revient à ouvrir, à exposer mon cœur [throw the heart out there] et à avoir confiance que tout se passera bien », affirme Lisa Fischer, touchant à ce que la pièce lui évoque intimement.

À l’image de son approche de la danse, pour Alonzo King, The Propelled Heart aborde cette dissolution du « moi » dans le « nous », dans le plus grand que soi : « Le cœur, de tous les éléments qui comptent, est le plus important. Comme être humain, nous devons veiller à sa croissance. » Il s’agit pour lui, à travers diverses étapes de développement, « d’ôter l’égoïsme du cœur, de parvenir à l’élargir au point où plus rien ne nous apparaît comme étranger, et d’arriver à cet état de conscience où tout devient unité et est interconnecté », conclut-il.

The Propelled Heart

Une chorégraphie d’Alonzo King avec Lisa Fischer et les douze danseurs de l’Alonzo King Lines Ballet. Présentée par Danse Danse, du 30 avril au 4 mai, au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.