Inoffensive «Giselle»

Yuri Sagawara dans le rôle de Giselle passe habilement de l’allégresse amoureuse illustrée par ses grands jetés aériens jusqu’aux pires tourments de l’âme.
Photo: Sasha Onyshchenko Yuri Sagawara dans le rôle de Giselle passe habilement de l’allégresse amoureuse illustrée par ses grands jetés aériens jusqu’aux pires tourments de l’âme.

Grand classique du ballet romantique, Giselle continue de traverser les siècles au fil de nombreuses réadaptations et relectures auxquels aiment se frotter tant des chorégraphes classiques que contemporains (Mat Eks, Akram Khan). Cette année, on aura d’ailleurs eu l’opportunité à Montréal de voir deux adaptations de l’histoire de cette jeune fille bernée par son amour. Après la version décorsetée, à l’issue détournée, furieuse et envoûtante de la sud-africaine Dada Masilo, c’est au tour des Grands Ballets de nous offrir une version traditionnelle, collée à la partition de Petipa de 1841. Une adaptation où transparaît sans conteste le génie rythmique de l’oeuvre originale à valeur patrimoniale. Mais qui dit patrimoine, dit aussi un aspect figé dans le temps.

Un effort de moderniser ce ballet blanc est toutefois perceptible dans la scénographie, avec ces projections sur un rideau de fils permettant de camper les personnages dans des paysages champêtres et d’une nature bucolique. Une toile de fond colorée, à l’image des costumes des villageois et des nobles incarnés par un corps de ballet dont on retiendra les moments forts d’unisson et les impressionnantes vrilles des rôles masculins. On ne doutait d’ailleurs pas de l’aptitude de ces danseurs — visiblement aussi performants dans le registre contemporain que classique — à s’approprier une matière si pointue.

Yuri Sagawara dans le rôle de Giselle, en ce soir de première, passe habilement de l’allégresse amoureuse illustrée par ses grands jetés aériens jusqu’aux pires tourments de l’âme lorsque la trahison d’Albrecht (Alessio Scognamiglio) est révélée par le jaloux Hilarion (Célestin Boutin). Mais cette scène-clé où l’héroïne meurt en sombrant dans la folie, concluant le premier acte, s’avère bêtement trop courte pour installer et faire culminer l’émotion.

Parmi les Wilis — esprits vengeurs de jeunes fiancés défuntes, humiliées et trahies par leurs bien-aimés — Giselle, par ses traversées sur pointe, sauts et rebonds presque surnaturels, prend efficacement des airs fantomatiques. La hargne de ces spectres qui font danser leurs proies jusqu’à la mort est portée par Maude Sabourin en reine Myrha, dont les solos se distinguent nettement. Une hargne qui reste à sa suite discrète dans ce bal des Wilis, penchant plutôt du côté nymphette, que du côté goule, qui se referme sur Albrecht et Hilarion. Épargnant son amoureux, l’héroïne trompée trouve son salut dans le pardon et le sacrifice. Cela sans qu’on ne la voie assez tiraillée avant d’en arriver à cette issue, nous apparaissant continuellement inoffensive.

Au final, cette idée restreinte d’une beauté bien sage, véhiculant une vision obsolète de la pureté virginale, confère à la pièce son aspect daté. Si bien que ce « Giselle » prend tout au plus un intérêt muséal. Bien qu’il soit évidemment pertinent de remonter de temps à autre les classiques pour en entretenir la mémoire, on se surprend à rêver à plus de prises de risque pour les Grands Ballets, et d’ancrer certains de ces grands canons en 2019.

Giselle

Chorégraphie d’Ivan Cavallari d’après Marius Petipa, interprétée par les danseurs des Grands Ballets canadiens de Montréal. Jusqu’au 14 avril à la salle Wilfried-Pelletier.