Un art noir engagé vers l’avenir

Cherchant à contrer les regards misérabilistes souvent posés sur les communautés noires, Rhodnie Désir souhaitait braquer les projecteurs sur les créations et initiatives de personnes aux propos artistiques cohérents avec leur parole publique engagée.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Cherchant à contrer les regards misérabilistes souvent posés sur les communautés noires, Rhodnie Désir souhaitait braquer les projecteurs sur les créations et initiatives de personnes aux propos artistiques cohérents avec leur parole publique engagée.

Se projeter vers l’avant, sans avoir à tergiverser et en assumant la narration de sa propre histoire. Voilà ce qui pourrait constituer les mots d’ordre de Black. Art. Empowerment, nouvel événement consacré aux arts des communautés noires. Chapeauté par la chorégraphe Rhodnie Désir, l’événement fait graviter des démarches artistiques et entrepreneuriales socialement engagées autour de quatre œuvres scéniques d’artistes internationaux afro-descendants. Discussion avec l’idéatrice de la série de conférences, ateliers et laboratoires s’installant au Montréal, arts interculturels (MAI) durant trois semaines.

« J’avais envie de mettre sur pied un événement qui permettrait aux communautés noires d’avoir un espace fort de dialogue, sans compromis et sans détour, dans lequel on ne ferait pas une quête anthropologique sur qui nous sommes », affirme l’artiste et commissaire qui a élaboré avec Michael Toppings la programmation de cette première édition. « C’est aussi venu d’une écœurantite de devoir toujours tout expliquer et justifier. Même si je n’ai rien contre la vulgarisation, il y a nécessité qu’entre nous, on puisse s’élever, et qu’on ne reste pas qu’un personnage fictif ou une espèce qu’on examine. Il faut reconnaître que nous sommes rendus à un autre niveau. Peut-on maintenant partir de là pour bâtir le futur ? »

Cherchant à contrer les regards misérabilistes souvent posés sur les communautés noires, Rhodnie Désir souhaitait braquer les projecteurs sur les créations et initiatives de personnes militantes dont la parole publique et collective entre en cohérence avec leurs propos artistiques. « Des personnes aux pratiques ancrées dans leurs communautés, qui sont en quelque sorte les porte-voix des sans-voix », décrit la chorégraphe de BOW’T trail — projet d’envergure portant sur le patrimoine rythmique et chorégraphique de la diaspora africaine —, ayant à cœur de tendre un micro à « ceux qui ne sont pas entendus ou qu’on ne veut pas entendre. Ceux à qui on dit qu’ils crient trop fort et qui créent de l’électricité dans cet océan calme ».

Déjà rendu sur la lune

Des pans de l’histoire de la diaspora africaine seront abordés dans les performances interdisciplinaires, sous l’angle de l’afrofuturisme, thème porteur d’un réel contre-pouvoir venant faire écho aux initiatives des bâtisseurs qui seront mises en lumière en parallèle des œuvres scéniques. C’est le cas dans Afrogalactica, où l’artiste ontarienne Kapwani Kiwanga imagine la genèse d’une agence spatiale des États-Unis d’Afrique par détournement et distorsion d’archives. Ou encore de Séancers, pièce de Jaamil Olawale Kosoko qui revisite l’histoire américaine en établissant un continuum passé-futur autour du phénomène du marronnage.

« Trop souvent et malheureusement, la société ne nous ramène qu’à l’esclavage et la traite négrière, à la douleur et la blessure, à cette situation de marginalité et de minorités visibles. Il y a cet étiquetage, c’est comme si on était dans un enclos dont on ne peut pas sortir, alors qu’en fait on est déjà rendus sur la lune, et même plus loin », remarque Mme Désir, soulignant le peu d’attention médiatique porté aux propositions artistiques avant-gardistes qui sortent du moule anthropologique habituel.

L’avant et l’après-SLĀV

À la suite des nombreuses discussions et des débats houleux autour de SLĀV l’été dernier, sent-elle une réelle responsabilisation, du moins une ouverture au changement, de la part des institutions culturelles ? « Est-on déjà rendu à l’étape où on peut en tirer des conclusions intéressantes ? » interroge la chorégraphe, qui se dit toutefois optimiste, confiante que l’humain derrière l’institution est capable de grandir, d’apprendre et d’avancer. « Personnellement, à titre d’artiste, je m’attends des institutions culturelles un regard qui n’est non pas celui d’une ONG culturelle, mais celui d’alliés culturels. » Selon elle, comme le MAI, l’allié reconnaît l’autonomie de l’artiste, son génie, ses capacités intellectuelles et de recherches, participe à son empowerment, tandis que l’ONG culturelle cherche à materniser, à prendre par la main et à aider tout en faisant sentir qu’on lui est redevable.

« Même s’il y a un avant et un après, SLĀVreste un grain de sable parmi tant d’autres. Il y a eu ce cas, cette concertation de situations qui a mené à cette éclosion sociale, mais je ne me définis pas en rapport à cet événement. Black. Art. Empowerement n’est pas une réponse à SLĀV. Ce projet existait bien avant dans ma tête, tout comme mon projet BOW’T trail. J’espère que les milieux culturels vont réaliser qu’on existe et qu’on a toujours existé en dehors de l’événement de l’été dernier. » Une présence indéniablement forte d’artistes et de bâtisseurs en plein mouvement et engagés vers l’avenir, qu’il est temps d’aller rencontrer, écouter et reconnaître.

Un manifeste collectif et intergénérationnel

Dans un souci d’inclure la jeunesse à la table, de jeunes leaders engagés dans leurs communautés prendront part aux trois volets de la conférence et à l’élaboration d’un manifeste collectif, à partir de relectures de discours des grands défenseurs des droits civils. Un geste artistique de réappropriation, de recréation et de transmission mené auprès des musiciens Engone Endong, Sarah Hinse et Will Prosper. Tandis que les danseurs Julio Hong et Pierre-Michel « Afternoon » auront pour rôle de catalyser et d’incarner les échanges en mouvement. « Je m’inspire de cette force de recréation, parce que c’est ça que nos ancêtres nous ont laissé. À force de se faire déporter, couper, barouetter, de résister, on apprend toujours à se recréer. Je pense que plus l’être humain se recrée, plus il apprend à créer sa société. Faire cet exercice, c’est comme allumer une étincelle et permettre cette autonomie de création », explique Rhodnie Désir.

Black. Art. Empowerement − I See, I Speak, I Am Movement

Série de performances de Jaamil Olawale Kosoko, Marikiscrycrycry, Kapwani Kiwanga et Jumatatu M. Poe, accompagnée de conférences, d’ateliers et de laboratoires artistiques. Présentée au Montréal, arts interculturels (MAI), du 8 au 27 avril.