Du spirituel dans la danse folklorique

Pour son premier passage au Québec, Simon Mayer emmène «Sons of Sissy», un quatuor pour hommes qui décompose et joue avec les codes du folklore du Tyrol autrichien.
Photo: Arne Hauge Pour son premier passage au Québec, Simon Mayer emmène «Sons of Sissy», un quatuor pour hommes qui décompose et joue avec les codes du folklore du Tyrol autrichien.

Le chorégraphe autrichien Simon Mayer, aussi danseur de haut vol formé en ballet à l’exigeant Opéra de Vienne, puis en contemporain à P.A.R.T.S., interroge presque toujours dans ses œuvres la relation à la musique. Ainsi en est-il du concert chorégraphique Oh Magic ou de l’exploration vidéo jazz avec le groupe Shake Stew. C’est qu’il est d’abord tombé dans la marmite de la musique, poussé là par un père musicien amateur passionné. Et il est fasciné depuis par le rituel du folklore — en musique, mais aussi en danse. Par la transe physique, le rapport intime profond qui peut se développer avec ces formes, qu’on les pratique comme pro ou amateur. Pour son premier passage au Québec, il emmène Sons of Sissy, quatuor pour hommes qui décompose et joue avec les codes du folklore du Tyrol autrichien, yodle, nudité et accordéon à l’appui.

« Je vois beaucoup de préjugés qui courent envers la danse folklorique. De la part des jeunes qui ne veulent plus faire du folklorique désormais parce que ça leur semble dépassé et pas cool. Mais aussi parce que plusieurs croient que le folklore reste lié à un conservatisme certain, qu’il vient pratiquement avec une manière de penser. Court aussi le préjugé, qui n’en est malheureusement pas toujours un, car il se vérifie parfois, et surtout de nos jours, qu’il y a des liens actifs entre folklore et politique. La politique le réutilise par populisme, pour se rapprocher des gens, comme si le folklore était une propriété territoriale », nomme Simon Mayer.

Un geste pour le partage

Parle-t-il d’une utilisation nationaliste du folklore ? Comme un élément identitaire, dans l’ADN, qui n’appartiendrait de manière chauviniste qu’aux vrais, aux pures laines ? « Exactement, répond M. Mayer. Ça, ça me blesse réellement. Pour ma part, je vois le folklore comme un geste fait, ensemble, pour le partage ; surtout pas pour servir de frontières ; surtout pas pour séparer les gens les uns des autres ; surtout pas pour exclure. Parfois des pas, tous simples, partagés, réunissent vraiment les gens ensemble, sur un même rythme, un même geste. »

Sons of Sissy, c’est littéralement « les fils de Sissy », impératrice mythique d’Autriche. Mais aussi, double sens anglais, « fils de tapette ». Car si Simon Mayer veut réhabiliter la danse folklorique, il ne s’empêche pas de la critiquer dans la dansante foulée. Le rituel mâle qui s’y redessine, les rôles très marqués, très genrés, Mayer les échange, les floue, les met littéralement à nu quand ses interprètes se dévêtent.

Photo: Franzi Kreis Le chorégraphe autrichien Simon Mayer, aussi danseur de haut vol

« Les interrogations sur la masculinité et l’utilisation de la nudité me semblent liées », indique celui qui utilise régulièrement dans ses créations le costume d’Adam. « On a entamé la création de Sons of Sissy en se demandant ce que serait une danse folklorique universelle. En a découlé la question de ce qu’on porterait pour la danser… On a essayé plusieurs costumes traditionnels, qui appartenaient à des régions très précises, et comme on cherchait un sens plus ouvert, être nu a été l’idée adoptée. La nudité est aussi le costume traditionnel humain », indique le danseur.

Dans son solo précédent, SunBengSitting, qui intégrait également musique et danse folkloriques, Simon Mayer a appris que faire nu les partitions masculines de ces danses traditionnelles masculines, « sans les pantalons de cuir, ben ça fait mal… C’est important pour moi de montrer aussi ce qui se passe quand on dit qu’être un homme, c’est de ne pas montrer ses émotions, sa douceur, sa souffrance. Et de montrer la souffrance qui s’accumule quand on continue sur cette voie, à vouloir montrer seulement sa force. »

L’intime du rituel

Les habitués de la danse montréalaise ne pourront s’empêcher de penser au Folk-s / Will you still love me tomorrow ? d’Alessandro Sciarroni, qui, sur la même scène l’an dernier, défaisait en pure intensité physique et rythmique une danse folklorique du Tyrol. Les deux créateurs se connaissent et se reconnaissent. « La particularité de Sons of Sissy, précise son créateur, c’est que je voulais plonger aussi dans les histoires individuelles. Les quatre danseurs ont un passé avec cette danse folklorique, une histoire, une pratique. Particulièrement Matteo Haitzmann, qui y a baigné, et peut vraiment en porter l’âme. Je voulais plonger dans la relation personnelle à la danse folklorique, faisant le pari que l’expérience serait plus forte s’il y avait une transmission personnelle en jeu. »

Cette inclusion, dont parle par ailleurs M. Mayer, que permet la danse folklorique, cette énergie circulaire de l’arène nourrie par les rondes, n’est-ce pas la couper que de l’exposer frontalement sur une scène à l’italienne, devant des spectateurs assis, immobiles ? « Il fallait que je commence par là, mentionne le chorégraphe. Je voulais d’abord montrer le fruit de mes recherches, qu’il puisse être vu dans une ligne narrative claire. Un de mes prochains projets, le Folk Trance Party, sera un vrai bal folklorique où les interprètes seront davantage des courroies de transmission, en interaction avec le public. »

Simon Mayer prépare également un solo autour de la transe mongolienne, aidé par la chamane et scientifique de la transe Corine Sombrun. Il touche déjà à cet aspect dans Sons of Sissy. « Je veux montrer le plaisir qu’on peut tirer de la danse folklorique. Le pouvoir de transformation qu’elle engendre, le fait qu’elle peut parfois guérir même, et aider à trouver un équilibre de vie. Le lien entre art et spiritualité est important pour moi — même le lien avec la thérapie. Une question demeure : pourquoi n’avons-nous jamais dansé ces danses folkloriques à l’église ? »

À Vancouver, où Le Devoir a joint Simon Mayer, qui donnait là le spectacle, le chorégraphe s’est promené sur les îles, allant à la rencontre de membres des Premières Nations et des Autochtones. « C’est incroyable de trouver tous ces parallèles entre ma recherche et la danse dans leurs traditions. J’ai hâte de voir ce qu’il en est de la danse folklorique au Québec… »

Sons of Sissy

Une chorégraphie de et avec Simon Mayer, avec Matteo Haitzmann, Patric Redl, Manuel Wagner, à l’Usine C, les 10 et 11 avril.