«Chute libre»: basculer la tête la première

Au long de cette chute infinie, une nuée humaine forme une spirale infernale dans laquelle on finit par se projeter, emporté par cet essaim de corps aux couleurs, trajectoires et dimensions changeantes.
Photo: Josh Sherrett (Microclimat Films) Au long de cette chute infinie, une nuée humaine forme une spirale infernale dans laquelle on finit par se projeter, emporté par cet essaim de corps aux couleurs, trajectoires et dimensions changeantes.

Quel plaisir de voir des chorégraphes infiltrer le domaine des arts numériques pour magnifier leur approche et ouvrir de nouvelles perspectives sur les corps en mouvement à l’écran ! Film conçu sur mesure pour le dôme de la Satosphère, Chute libre de Dana Gingras offre une expérience visuelle psychédélique en 360 degrés sur le motif de la chute et son potentiel métaphorique. Happant efficacement le spectateur dans un vortex onirique en jouant de distorsions, l’oeuvre communique une sensation de déséquilibre qui imprègne la rétine pour mieux faire basculer nos repères spatiaux jusqu’au vertige.

L’oeil du spectateur se pose en contre-plongée sur l’écran, où un premier corps géant à la peau métallique et luisante se laisse tomber dans le vide. Le mouvement de chute se trouve suspendu dans le temps en rotation constante dans l’espace. La figure disparaît de notre champ de vision pour laisser place à une profusion de corps similaires tombant lentement du ciel. Cette pluie de figures humaines grises et ébènes se désagrègent en une myriade d’êtres miniatures rouges, tandis que le rythme s’accélère, catalysé par la trame sonore électronique et percussive de Roger Tellier-Craig. On retrouve dans Chute libre cette fine musicalité chorégraphique chère à Dana Gingras, qui excelle dans l’art de mettre en mouvement des univers sonores complexes et denses. (Pensons ici à ses collaborations avec des groupes de la scène alternative tels que Godspeed You ! Black Emperor pour Monumental ou encore le duo Group A dans anOther.)

Au long de cette chute infinie, une nuée humaine forme une spirale infernale dans laquelle on finit par se projeter, emporté par cet essaim de corps aux couleurs, trajectoires et dimensions changeantes. Une vague de corps qui se dupliquent comme des cellules par profusion, jusqu’à saturation de l’image. La voix de l’auteure Marie Brassard accompagne cette expérience. Comme durant une séance d’hypnose, elle nous conte les différentes étapes d’un rêve et ses interprétations. Cette narration a pour effet de superposer des images mentales sur ce qui se joue sur l’écran, dont l’idée d’une chute au ralenti depuis le toit d’un gratte-ciel et une multitude de tranches de vie observées à chaque étage. Ce décompte rappelant à nouveau l’hypnose renforce le sentiment d’inquiétante étrangeté qui teinte cette expérience onirique et viscérale dans laquelle on bascule la tête la première. Une oeuvre aux accents existentiels à vivre et ressentir.

Chute libre

Film immersif d’animation de Dana Gingras. Avec Olivier Lemieux, Sovann Rochon-Prom Tep, Esther Roussin-Morin. Texte et narration par Marie Brassard. Québec, 2019, 32 minutes. Présenté à la Société des arts technologiques (SAT), jusqu’au 27 avril.