Les mécaniques de chair

Flirtant de près avec le stéréotype, la gestuelle se complexifie au fil des interactions, donnant lieu à de très belles portées de groupe, à des mouvements enchaînés, jumelés, synchrones puis subtilement en décalage, en relais et en appui les uns sur les autres.
Photo: David Wong Flirtant de près avec le stéréotype, la gestuelle se complexifie au fil des interactions, donnant lieu à de très belles portées de groupe, à des mouvements enchaînés, jumelés, synchrones puis subtilement en décalage, en relais et en appui les uns sur les autres.

Inspirée par les pensées du transhumanisme, Phenomena d’Ismaël Mouaraki ouvre une fenêtre sur un corps du futur fantasmé sans s’embarrasser d’outils technologiques. Incarnant en scène des robots humanoïdes, cinq danseurs passent à travers plusieurs stades d’évolution grâce au contact de l’humain-spectateur. Issu du milieu des danses urbaines, le chorégraphe en tire un vocabulaire qui se prête bien au thème, usant avec finesse du robotique popping tout en prenant soin de creuser en profondeur des états de corps. Finement construite et résultant d’une rigoureuse recherche chorégraphique, la pièce porte plus une vision utopique qu’elle n’aborde véritablement les enjeux éthiques liés au fait de répliquer l’humain grâce aux technologies.

Dans une semi-pénombre, les cinq interprètes apparaissent sous des douches de lumière, prototypes aux costumes couleur chair immobiles et étendus sur le sol. Aux grésillements du son et sous les effets stroboscopiques des éclairages, ce sont d’abord leurs terminaisons nerveuses qui s’éveillent, en réflexes électriques dans les pieds et les mains. Puis, adoptant la gestuelle stéréotypée des robots — déplacements par à-coups, décortication marquée du mouvement et pivotements latéraux —, les danseurs se redressent, engageant avec souplesse leur colonne vertébrale jusqu’aux vertèbres, pour se lancer individuellement dans de grandes traversées du plateau. D’un bout à l’autre de la pièce, cette exigeante physicalité est portée avec aplomb et virtuosité. Par la simple magie du son et des lumières (tandem Chabot-Chambers), l’image d’un laboratoire où des intelligences artificielles incarnées sont livrées à elles-mêmes dans leur processus d’apprentissage s’impose à l’esprit.

Sensibilités collectives

Ismaël Mouaraki a une fine maîtrise du déploiement de l’énergie sur la durée et des fluctuations rythmiques qui se calibrent parfaitement à la trame musicale signée Antoine Berthiaume. Flirtant de près avec le stéréotype — et c’est assumé —, la gestuelle se complexifie au fil des interactions de plus en plus poussées entre les interprètes. Ce qui donne lieu à de très belles portées de groupe, à des mouvements enchaînés, jumelés, synchrones puis subtilement en décalage, en relais et en appui les uns sur les autres. En duo et en solo, ça se poursuit spectaculairement en rotations acrobatiques avec des inflexions de b-boying. Saluons ici l’impressionnante performance solo tout en force, vélocité et fluidité de Geneviève Gagné.

À diverses reprises, ces êtres humains répliqués viennent à tâtons briser le quatrième mur. Se tenant alignés à quelques centimètres de nous — si bien qu’on voit la sueur d’un corps endurant perler sur les genoux de notre voisine —, on observe dans le détail le travail des danseurs habités par leur personnage. Une incarnation épatante qui s’inscrit jusque dans leurs regards qui étudient nos mouvements, semblent capter une émotion et la catalyser pour s’en imprégner. Le toucher de l’interprète au public, osé par progression, reste prudent — peut-être trop prudent — et gagnerait à être plus franc pour installer une véritable interaction, un partage plus senti.

Bien qu’on s’attendît à plus de trouble dans nos sensations et à un traitement du thème moins convenu — qui aurait soulevé des paradoxes —, l’univers futuriste dans lequel nous plonge Ismaël Mouaraki dans Phenonema, toutefois, captive et séduit. C’est finalement la vision utopique de ces êtres doués de sensibilité, étroitement interconnectés et construisant une collectivité solidaire qui l’emporte sur les questionnements éthiques et sociaux du transhumanisme.

 
 

Une version précédente de cet article, qui attribuait erronément une performance solo à la danseuse Geneviève Boulet, a été corrigée.

Phenomena

Chorégraphie d’Ismaël Mouaraki avec Audrey Bergeron, Geneviève Boulet, Félix Cossette Levasseur, José Flores et Geneviève Gagné. Présentée par l’Agora de la danse à l’Édifice Wilder – Espace Danse, jusqu’au 16 mars.