Ismaël Mouaraki et les mutations invisibles

La notion d’intelligence émotionnelle qui se matérialise par l’interaction entre danseurs et public est, pour Ismaël Mouaraki, une clé de voûte de «Phenomena».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La notion d’intelligence émotionnelle qui se matérialise par l’interaction entre danseurs et public est, pour Ismaël Mouaraki, une clé de voûte de «Phenomena».

Les impacts des avancées technologiques courantes sur l’évolution humaine inspirent de plus en plus de chorégraphes à appréhender le futur du corps, outil de travail du danseur. Si certains artistes comme Isabelle Van Grimde ou Gilles Jobin n’hésitent pas à faire entrer leurs danses dans des univers de science-fiction à l’aide de dispositifs numériques toujours plus poussés, d’autres, comme Ismaël Mouaraki, prennent le pari de renoncer au recours aux technologies en scène et de s’en remettre pleinement au pouvoir d’évocation du mouvement pour approcher ce thème.

C’est en observant les effets des nouvelles technologies sur nos comportements sociaux et l’adaptation rapide aux changements induits par nos outils numériques — notamment en matière d’instantanéité des communications et de l’information — que le chorégraphe montréalais a décidé d’entamer une recherche chorégraphique s’appuyant sur la philosophie transhumaniste et des thèses sociologiques. Fasciné par les enjeux éthiques liés à l’avancée des recherches en intelligence artificielle (IA) et par les prédictions quant aux possibilités d’augmentation du corps dans un futur proche, le danseur a puisé d’une série d’ouvrages spécialisés des idées clés pour alimenter son processus créatif. Ne désirant pas porter une vision tranchée — soit optimiste, soit pessimiste — de l’évolution de l’être humain, le créateur entend en revanche toucher aux paradoxes et apporter à travers sa création une série de questionnements.

De l’hyperhumanisme

« Une des écoles de pensée du transhumanisme voit le corps comme une boîte de mort, affirme Ismaël Mouaraki. Pour certains penseurs, le corps serait une défaillance de la nature, une entité dégénérescente qui n’est pas acceptable et que l’être humain peut surpasser en utilisant son intelligence. Ces penseurs réfléchissent sur comment déjouer la mort ou du moins à gagner des années en la repoussant toujours plus loin. »

Si la révolution des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) appliquée au domaine de la médecine promet effectivement de rallonger considérablement notre espérance de vie, en contrepartie, une inquiétude persiste quant aux possibles dérives de l’eugénisme induites par l’usage de ces technologies. Car d’importants enjeux sociaux et économiques entrent en ligne de compte dans cette quête de longévité et de perfectionnement de l’être humain, tandis qu’actuellement, le plus gros de la fortune mondiale est concentré entre les mains de 26 milliardaires. Ces questions touchant à l’accessibilité et la démocratisation des technologies à venir ont poussé l’artiste à porter en scène une vision futuriste qui dépasserait la pensée individualiste du transhumanisme.

C’est tout un défi de parler des technologies sans y avoir recours. En essayant de les reproduire dans le corps, systématiquement on tombe dans le piège des stéréotypes. Au début, je m’entêtais à ne pas les reproduire, mais finalement, il fallait que j’aille dans le stéréotype pour le déconstruire et venir y faire émerger ma ligne physique.

En s’appuyant sur les thèses du biochimiste et ancien professeur au MIT Joël de Rosnay, Ismaël Mouaraki a imaginé avec ses cinq danseurs comment fonctionnerait une collectivité augmentée : « Ce brillant scientifique pense le transhumanisme au-delà de l’individualisme et avance l’idée d’une société qui tire ses forces de regroupements collectifs. Dans ces collectifs augmentés, les individus seraient interconnectés et partageraient continuellement des connaissances et des données afin de devenir meilleurs dans leurs valeurs humaines. »

Grâce à l’imitation des codes de la nature par l’être humain et au progrès de l’IA, l’individu augmenté deviendrait un être symbiotique avec son environnement, apte à lier directementson cerveau aux machines. « Je me suis rendu compte en lisant De Rosnay qu’on n’aura bientôt plus de technologies visibles sur nous. Elle va être très minimale. Il parlait par exemple du cellulaire actuel comme d’une prothèse, un prolongement de nous-mêmes, et que tout ça seraitintégré à l’intérieur de nos corps. Ç’a été la clé de mon entrée dans lamatière, et c’est pourquoi j’ai choisi d’évacuer les gadgets sur scène. »

Hybride humanoïde

Laissant de côté les outils numériques, Ismaël Mouaraki s’est plutôt appliqué à créer une forme de lexique chorégraphique en imaginant comment bougerait un hybride humanoïde. Une approche du mouvement qui correspond parfaitement à sa signature physique très organique, tournée vers l’intérieur, basée sur le ressenti et enrichie par l’aspect visuel des danses urbaines : « C’est tout un défi de parler des technologies sans y avoir recours. En essayant de les reproduire dans le corps, systématiquement on tombe dans le piège des stéréotypes. Au début, je m’entêtais à ne pas les reproduire, mais finalement il fallait que j’aille dans le stéréotype pour le déconstruire et venir y faire émerger ma ligne physique. Je me suis donc figuré comment ces humanoïdes recevraient les données des êtres humains pour pouvoir grandir et mûrir. »

Dans ce contexte fictif, les corps des danseurs agissent comme des antennes captant des données par le toucher. Souhaitant se détacher d’une certaine froideur qu’il observe dans les représentations futuristes de l’être humain, le recours au toucher représente pour lui une manière d’humaniser sa vision du corps du futur : « Si on veut parler des technologies aujourd’hui, on ne peut plus le faire sans une interaction avec le public. J’ai donc opté pour une conception scénographique bifrontale qui me permettait de casser le quatrième mur et d’établir un contact direct avec le public. Je voulais que le spectateur puisse sentir qu’il reçoit quelque chose de ces hybrides et qu’en retour, il les fasse grandir. Ce contact transforme les danseurs, qui sont comme des êtres en devenir dans la pièce. Ça ne revient plus à observer froidement des robots, mais à voir ce que les spectateurs laissent dans le corps des interprètes. Ainsi on n’est plus dans le paraître, mais vraiment dans l’être. »

La notion d’intelligence émotionnelle qui se matérialise par l’interaction entre danseurs et public est, pour Ismaël Mouaraki, une clé de voûte de Phenomena. Un territoire émotif qu’il reste encore à percer et démystifier en matière de recherche en IA.
 

Phenomena

Une création d’Ismaël Mouaraki. Avec Audrey Bergeron, Geneviève Boulet, Félix Cossette Levasseur, José Flores et Geneviève Gagné. À l’Agora de la danse du 13 au 16 mars.