Hérésies, lenteur, contradictions et escargot géant

Il y aura, dans un espace transformé par la couleur turquoise, une distribution formidable à force d’être bigarrée.
Photo: Géraldine Perrier-Doron Il y aura, dans un espace transformé par la couleur turquoise, une distribution formidable à force d’être bigarrée.

Contactées outre-océan, la chorégraphe Antonija Livingstone et la scénographe et plasticienne Nadia Lauro n’avaient qu’une douzaine de minutes pour parler au Devoir de leur oeuvre à venir à Danse-Cité, les études (hérésies 1-7). Douze rapides minutes pour discuter de leur désir de créer un lieu de ralentissement, d’écoute, de partage, de finesse et de lenteur.

Les deux créatrices se sont rencontrées lors d’une édition du défunt Festival international de nouvelle danse (FIND), et un coup de foudre esthétique s’ensuivit, explique la danseuse et chorégraphe Antonija Livingstone. « Nadia est une des chorégraphes préférées de ma vie, s’emporte Mme Livingstone, et c’est très rare que j’aie ce genre d’affinités esthétiques. Alors quand on m’a invitée à monter ma création de rêve, si je ne savais pas quoi faire, je savais comment le faire, et je savais que ce serait avec Nadia. »

« C’est intéressant que Tonija dise que je suis chorégraphe, tempère Mme Lauro, qui performe également dans la pièce. Je ne me perçois pas du tout comme ça, je suis définitivement scénographe, plasticienne, et oui je crée des espaces immersifs avec une dimension dramaturgique, des espaces que j’envisage en fait comme des partenaires de danse, et qui ouvrent à des potentiels d’improvisation. »

Les deux « camarades d’un esprit féministe dandy », dixit Livingstone, entendent monter « une bibliothèque chimérique » à partir des idées de Platon dans son Banquet, en travaillant sur les pratiques en voie de perdition et la présence rare. Quid est ? Il faut se tourner vers l’extrait vidéo pour avoir une idée de l’incarnation de ces concepts ici ronronnés pour comprendre qu’on ramènera la vannerie, entre autres, comme la musique faite par les petites cloches qui se retrouvaient déjà dans Culture, Administration Trembling, présenté au Festival TransAmériques en 2014. Le tout avec l’approche queer que Livingstone prône depuis des années, autant comme chorégraphe que dans les projets qu’elle endosse comme interprète, auprès des Benoît Lachambre ou Meg Stuart, entre autres. Pourquoi cette approche queer ? « Pour moi, c’est une méthode pas un sujet, point final. C’est un point de vue de l’expérience corporelle, que tous ne peuvent pas comprendre nécessairement, une vision. » On prédit que les axes seront similaires à ceux de Culture, Administration Trembling, croisant l’improvisation et le prévu, l’animal et l’humain, le masculin et le féminin (au sens large), et aussi les croisements disciplinaires. C’est politique ? « Ben toujours ! » répondent les penseuses d’une seule voix.

Inviter à écouter

Il y aura, dans un espace transformé par la couleur turquoise, une distribution formidable à force d’être bigarrée. En fait aussi partie Winnipeg Monbijou, l’escargot géant qui apportera non seulement son rythme, mais aussi sa bave, comme texture liquide autre. Il y aura un choeur, des humains-lumières, recrutés lors d’un stage parallèle, performeurs non payés les soirs de spectacle par dérogation spéciale de l’Union des artistes.

Hérésie, n’est-ce pas un titre et un thème forts ? Et en 2019 ? « Étymologiquement, une hérésie ne se pose pas nécessairement contre l’Église et ou le monde dominant, soutient Livinsgtone, mais parle de celle qui fait ses propres choix. Voilà, c’est nous ! Les deux reines, ici, Nadia et moi, qui soutenons et cultivons un autre genre de rencontre, un autre genre de principe, autre chose que ce qui est généralement proposé, qui veut supplanter la business d’être spectateur et qui invite à écouter. C’est forcément contraire aux valeurs contemporaines. » Le concept d’étude est aussi important pour la chorégraphe. « Toujours faire des essais, des croquis, des propositions, je crois en ça comme en un genre chorégraphique et en tant que tel, ce “state of becoming”, cette “ non productive condition”».

À quoi le spectateur doit-il s’attendre ? Qu’est-ce qui sera exigé de lui ? Lauro : « On n’exige rien, sinon qu’il se laisse inviter. » Livingstone : « Oui. C’est un refuge. C’est un sanctuaire. »

les études (hérésies 1-7)

Conçu et réalisé par Antonija Livongstone et Nadia Lauro. En collaboration avec Stephen Thompson et Kennis Hawkins. Artistes invité.e.s : An Thorne, Tobaron Waxman, Winnipeg Monbijou, Nicoletta Brandi, Mich Cota, Malik Nashad Sharpe et invité.e.s. À Montréal, arts interculturels, du 8 au 12 mars.