Jusqu’aux tréfonds de l’inconscient avec Peggy Baker

Se rattachant à l’obscurité, les thèmes du deuil, de la cruauté et du chaos traversent la pièce «Who We Are in the Dark».
Photo: Jeremy Mimnagh Se rattachant à l’obscurité, les thèmes du deuil, de la cruauté et du chaos traversent la pièce «Who We Are in the Dark».

Figure de référence de la danse moderne au Canada, Peggy Baker pose depuis plusieurs décennies le dialogue corps-instrument à l’avant-scène. Mais bien que la musique occupe une place de choix dans son travail, c’est avant tout par les mots que la créatrice trouve une porte d’entrée vers la création. Née de l’alchimie artistique qui lie la chorégraphe chevronnée à la musicienne de la scène rock alternative Sarah Neufeld, Who We Are in the Dark n’échappe pas à ce procédé. La pièce pour sept danseurs a trouvé son point d’origine dans un texte composé par la violoniste membre du groupe Arcade Fire.

« Il y a trois ans, j’ai approché Sarah à l’occasion de ma dernière performance scénique, explique la danseuse sexagénaire. Comme tout au long de ma carrière solo, j’ai surtout travaillé avec des compositeurs de musique classique, j’avais envie de faire quelque chose de complètement différent pour mon retour sur scène. L’idée m’est donc venue de travailler avec une personne plus jeune issue de la scène rock. »

Je n’ai pas voulu entreprendre la création par la musique. Comme point d’entrée, j’utilise plutôt des textes: des poèmes, de la prose, de la philosophie et même, dans ce cas précis, de la psychologie.

Cette première collaboration en 2015 sur le solo Fractured Black a permis à la musicienne d’apprivoiser le jeu et la composition pour la danse. Fascinée par les paroles écrites par Sarah Neufeld qui touchaient à l’obscurité et à l’identité des êtres, la chorégraphe a voulu creuser ce motif dans une pièce d’envergure. « Je n’ai pas voulu entreprendre la création par la musique. Comme point d’entrée, j’utilise plutôt des textes : des poèmes, de la prose, de la philosophie et même, dans ce cas précis, de la psychologie. J’ai donc collecté une panoplie de citations de différents auteurs qui se sont intéressés au thème de l’obscurité, puis j’ai utilisé les mots comme base à la matière chorégraphique en travaillant avec leurs significations et leurs sons, mais aussi par association. »

Après que Peggy Baker eut trouvé une structure chorégraphique solide avec ses danseurs, la violoniste est entrée dans le processus de création en studio avec le batteur Jeremy Gara. La présence des deux musiciens sur scène implique une relation singulière aux danseurs : « Ils ne sont pas des personnages dans cette chorégraphie et n’interagissent pas directement avec les danseurs, mais leur performance fait partie de l’ensemble. Chacun travaille à un haut niveau d’exécution dans la forme. Sarah, particulièrement, entre parfois dans l’espace des danseurs, les observe de près et lit leurs corps tout du long de la performance. »

Entre deuil et lumière

Se rattachant à l’obscurité, les thèmes du deuil, de la cruauté et du chaos traversent la pièce. En contrepoint, l’artiste a misé également sur « l’intimité, la contemplation, le secret, la confusion, la perplexité et l’inconscient ». « Il y a aussi l’idée de l’univers comme événement cataclysmique émergeant de la noirceur. Aussi, le fait que chacun de nous arrive dans le monde depuis l’obscurité du ventre de nos mères. Ce n’est pas seulement le noir absolu. Je m’en suis remise à toute une gradation de l’obscurité, en me centrant surtout sur le rêve et l’inconscient. »

De cette recherche développée sur trois ans et demi résulte une pièce dense très écrite et dont le sous-texte permet de raccorder les différents éléments avec fluidité.

À la musique et à la danse s’ajoute aussi une part importante d’arts visuels, car, pour sa scénographie, Mme Baker a intégré les toiles suspendues de l’artiste montréalais John Heward, un de ses amis de longue date décédé en novembre dernier : « J’ai eu la chance de rencontrer John dans les années 1980 par l’entremise de la chorégraphe Linda Rabin. J’ai toujours été très sensible à son travail, car il y a quelque chose de très physique et de très cru dans ses oeuvres. Il travaillait avec de grands morceaux de toiles détériorées et du revêtement de fibre de verre, et intervenait sur ces surfaces très inusitées de manière immédiate à grands coups de pinceau avec des gestes très amples. Il suspendait les canevas, les faisait pivoter, les raccordait et parfois même les endommageait. Laissées libres dans l’espace, sans cadres, on peut voir comment la gravité joue sur ces toiles. »

Les canevas, méticuleusement choisis avec John Heward de son vivant et adaptés à l’échelle de la scène, représentent pour la chorégraphe le point culminant de la danse d’un point de vue visuel : « Je trouve ces oeuvres à la fois mystérieuses et tragiques. Je les vois comme les fantômes d’une peinture. Elles ont une vie physique à elles seules et viennent interrompre ce qui se déroule dans l’espace alors que les danseurs ont le choix de passer à côté d’elles ou bien même de les déchirer. »

Peggy Baker regrette profondément que l’artiste visuel n’ait pas pu voir l’aboutissement de sa pièce avant son décès et se sent très privilégiée de pouvoir amener son travail dans un théâtre : « Pour cette création, il m’a accordé toute sa confiance et je prends cette confiance absolument à coeur. Nous dédions entièrement cette pièce à sa mémoire, » conclut-elle.
 

Who We Are in the Dark

Chorégraphie : Peggy Baker. Avec Sarah Fregeau, Mairi Greig, Kate Holden, Benjamin Kamino, Sahara Morimoto, David Norsworthy, Jarrett Siddall. Musique live : Sarah Neufeld et Jeremy Garra. Présentée par Danse Danse. Au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 27 février au 2 mars.