«Bis» et «Ode to the Attempt»: tentative de devenir

Pour sa troisième présence au Québec, le jeune chorégraphe belge Jan Martens présente deux courtes pièces.
Photo: PHILE DEPREZ Pour sa troisième présence au Québec, le jeune chorégraphe belge Jan Martens présente deux courtes pièces.

Pour sa troisième présence au Québec, le jeune chorégraphe belge Jan Martens présente deux courtes pièces, toutes deux essentiellement conceptuelles. Deux faux solos — un duo, et un duo pour danseur et son ordinateur portable… —, chacune à une extrémité du spectre, Bis du côté plus austère, sombre même, et en une réponse plus légère, plus poreuse, comique, Ode to the Attempt.

Cet « Attempt », c’est une « tentative de faire », avouée frontalement par le chorégraphe, une « tentative de devenir » sous nos yeux gestes, style ou idée(s). Assis derrière une table, Jan Martens est concentré sur son ordinateur portable, dans cette occupation contemporaine autocaptivante qui consiste à s’attraper en selfie ou à glaner des riens sur Facebook. Il contrôlera de là comme un régisseur (parfois avec une maladresse entièrement assumée) le son, l’éclairage, et la projection sur le mur de fond, où se dévoile surtout le contenu de son ordinateur personnel.

S’adressant directement au public, dans un rapport franc et tout simple, M. Martens liste dans la foulée et dans son traitement de texte ses intentions chorégraphiques, en une liste chronologique d’une douzaine de points : « tentative de vous rendre conscient de ce qui arrive », « tentative d’envoyer un message caché à mon ex », « tentative de devenir classique », « tentative d’interlude », « tentative de devenir minimaliste », etc.

Il descendra, sur scène, cette enfilade, répondant souvent à la tâche de manière « intellectuellement physique » — ce qui n’empêche pas l’intensité ni la mise en valeur de sa fluidité de danseur.

Jan Martens, visiblement, cherche un autre type de transmission des affects que ce que le théâtre traditionnel prône, une autre dramaturgie. En dévoilant des pans tout à fait personnels de sa vie (la très efficace « chorégraphie des selfies » ou le message à son ex), en jouant de surprises à travers des effets comiques tout contemporains et des durées fort relatives, en ajustant et commentant par écrit au fur et à mesure, ses intentions chorégraphiques (donnant au passage des pistes de lecture à ceux qui pouvaient errer), M. Martens construit une connivence efficace avec le spectateur.

Le chorégraphe parodie ici Anne Teresa de Keersmaeker, retire là toute symbolique possible. Jan Martens simplifie la manière de faire chorégraphie, tout en cherchant à se laisser vraiment voir lui-même. Le résultat est fort sympathique.

En première partie, Bis déconcerte par son austérité, et par la façon dont la chorégraphie se met elle-même à plat, de manière complètement consciente.

C’est la danseuse sexagénaire Truus Bronkhorst qui en est le coeur. Son corps, surtout, presque rendu androgyne par l’âge — on le dit sans gêne, car le chorégraphe en joue — est forcément politique. Ne serait-ce que parce qu’on réalise, le voyant, à quel point on en voit peu, de ces corps et de ces femmes plus vieilles, hors séduction et séductabilité, sur les scènes, en solo, en lumière.

Hissée sur un tabouret, en un lent cercle sur elle-même, Mme Bronkhorst passera, par une accumulation du souffle, d’un « oh ! » lâché à un cri qui semble devenir sous nos yeux douleur. Il est intéressant de constater comment le regard (individuel ? social ?) semble percevoir ce corps comme étant empreint de plus ou moins de féminité selon l’angle, la lumière, le rapport aux émotions, à cette douleur.

Les chansons utilisées, qui ajoutent une couche d’ironie peut-être pas nécessaire, portent l’idée du temps et de la joie passée, comme les mouvements, simples mais répétés, et répétés et répétés. Bis porte un propos fort pertinent, mais qui reste en plat, presque en deux dimensions.

On remet par ailleurs en question le choix de l’Usine C de présenter ce spectacle, qui aurait gagné d’un contexte plus intime, dans sa grande salle.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait qu'il s'agissait de la première présence de Jan Martens au Québec, a été corrigée

«Bis» et «Ode to the Attempt»

De et avec Jan Martens, et avec Truus Bronkhorst. À l’Usine C, jusqu’au 22 février.