Jan Martens et la virtuosité inconventionnelle

«Ode to the Attempt» est une pièce performative qui évolue chaque soir, alors que Jan Martens se donne de nouveaux défis sur scène.
Photo: Phile Deprez «Ode to the Attempt» est une pièce performative qui évolue chaque soir, alors que Jan Martens se donne de nouveaux défis sur scène.

À 35 ans à peine et déjà un solide répertoire à son actif, Jan Martens est un des chorégraphes de la relève belge les plus en vue. Héritier des Anne Teresa De Keersmaeker, Wim Vandekeybus et Jan Fabre, le jeune chorégraphe mesure le poids de ses prédécesseurs qui ont marqué l’histoire de la danse. « Qu’est-il possible d’ajouter encore ? » demande l’artiste dans un français à l’accent flamand. « L’histoire de la danse est toujours importante dans chacun de mes spectacles, parce que mon but n’est pas de créer mon propre langage physique, mais de voir ce que je peux faire avec ce qui existe déjà, et comment le renouveler. »

Proche du geste simple, direct et précis, le langage convoqué par Jan Martens se détache d’une virtuosité conventionnelle et se rattache à un certain minimalisme. Ainsi, dans The Dog Days Are Over (2014), l’œuvre à succès qui l’a révélé, il décortiquait le mouvement du saut, poussait ses performeurs jusqu’à l’épuisement pour remettre en question l’assujettissement des danseurs à l’impératif du divertissement et au voyeurisme. Portant souvent un sous-texte critique, ses œuvres les plus récentes cherchent à préparer la voie vers plus d’inclusion. S’attachant à des enjeux actuels, tels que le féminisme et la diversité de genres, dans sa dernière création, Passing the Bechdel Test, il met en scène un groupe d’adolescentes âgées de 13 à 19 ans.

Changer l’idée de la beauté

« J’aime l’idée que ce que je compose pourrait être exécuté par des personnes qui ne sont pas formées en danse. Par la répétition et par le rapport à la musique, ça donne lieu à une autre sorte de virtuosité », explique le créateur qui travaille souvent avec des corps qu’on voit encore trop rarement sur scène en danse. C’est le cas pour BIS, solo où il dresse le portrait de Truus Bronkhorst, danseuse et chorégraphe néerlandaise sexagénaire. C’est au début des années 2000, alors étudiant aux Pays-Bas, qu’il découvre cette artiste dont l’esthétique minimaliste et crue rompt avec le style néoclassique qui prédominait sur les scènes néerlandaises et qu’il affectionne peu. Huit ans plus tard, alors qu’on lui donnait carte blanche pour un solo, il a voulu savoir ce qu’il était advenu de cette créatrice qui l’avait profondément touché et dont il n’avait plus entendu parler depuis.

Photo: Anna Van Kooji «J’aime l’idée que ce que je compose pourrait être exécuté par des personnes qui ne sont pas formées en danse», explique le créateur qui travaille souvent avec des corps qu’on voit encore trop rarement sur scène en danse.

« “Bis” en néerlandais signifie “rappel”, quand tu reviens en scène pour un dernier salut. Truus avait en fait perdu ses soutiens financiers pour faire place à une autre génération. Elle avait un grand désir de reprendre la scène. C’est ce fait d’être mise à l’écart et de ne pas être respectée qui est venu s’inscrire dans la pièce. C’est une femme qui a un vécu, et c’est très beau de sentir tout ce vécu sur scène. » Ce solo sombre, qu’il décrit comme une forme d’exorcisme, évoque le traitement impitoyable réservé aux femmes passé un certain âge dans le monde du spectacle et plonge dans la vie personnelle de l’interprète.

De fait, les corps hyperperformants de la danse contemporaine intéressent de moins en moins Jan Martens : « C’est mon désir de changer l’idée de ce qui est beau. J’ai par exemple créé un solo pour Joke Emmers, une actrice qui est corpulente, et là aussi on ne voit pas assez de corps comme ça sur les scènes contemporaines », affirme-t-il, ajoutant qu’il prend précaution à ce que ces beautés non conventionnellesne deviennent pas un thème en soi. « Je trouve que c’est important comme artiste de travailler avec des gens qui ne sont pas assez représentés pour que le reste de la société puisse suivre. On discute souvent de la nécessité de l’art, et l’un des sens de l’art pour moi est de trouver un moyen de représenter la société dans sa diversité. »

Un jeu connecté sans filet

En parallèle, le chorégraphe revient à la scène dans un court duo pour lui et son ordinateur personnel. La place que prennent les écrans dans nos vies quotidiennes et les effets d’Internet et des réseaux sociaux sur nos comportements et notre lien à l’autre sont des préoccupations qui traversent tout un pan de son travail : « Ces dernières années, je voyageais beaucoup avec mon travail et je sentais que la seule chose qui était toujours présente avec moi, c’était mon ordi. Je me rendais compte de son omniprésence. L’idée m’est alors venue de faire un autoportrait qui serait en même temps le portrait d’une génération. » À l’aide d’un simple dispositif de projection, il y explore le motif du selfie, jouant de glissements entre la vanité et l’autodérision.

Ode to the Attempt est une pièce performative qui évolue chaque soir, alors qu’il se donne de nouveaux défis sur scène. À travers ce dévoilement radical, il donne à voir avec transparence son processus créatif, réadapte des matériaux composés pour d’autres spectacles et partage ses réflexions sur la possibilité d’atteindre une forme d’authenticité sur scène : « Je voulais montrer le doute du travail en studio et les désirs très différents qui vivent en moi, tout en bousculant un peu le spectateur. C’est un éloge de la tentative, car je trouve que le chemin pour arriver quelque part est aussi intéressant à voir », conclut-il.

BIS + Ode to the Attempt

Chorégraphies de Jan Martens avec Truus Bronkhorst. À l’Usine C du 20 au 22 février.