«Windigo»: manger le corps, la terre et le pays

Si ce Windigo du titre, rappelons-le, est dans la mythologie amérindienne une créature maléfique mangeuse d’hommes qui peut prendre possession des âmes et des désirs du vivant pour gagner en pouvoir, il se confond, pour Lara Kramer, au capitalisme colonialiste maintenant incontrôlable, carnassier autant pour les humains que pour l’écologie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Si ce Windigo du titre, rappelons-le, est dans la mythologie amérindienne une créature maléfique mangeuse d’hommes qui peut prendre possession des âmes et des désirs du vivant pour gagner en pouvoir, il se confond, pour Lara Kramer, au capitalisme colonialiste maintenant incontrôlable, carnassier autant pour les humains que pour l’écologie.

Je ne crois pas à la réconciliation, avance l’artiste oji-crie Lara Kramer. Je ne crois pas à ce mot. Il y a trop à faire pour qu’on puisse parler de réconciliation » entre Autochtones et allochtones du Canada. « Mais je crois que nous sommes à un moment où nos voix [autochtones] ont un peu plus de place, où les gens nous écoutent davantage, où on a une occasion de raconter à notre manière nos histoires, de les partager. C’est positif. Il faut l’apprécier et harnacher ce courant. Mais non, ce n’est pas suffisant. Ce n’est pas suffisant, mais c’est important. » Son histoire à elle, jusqu’à maintenant, c’est celle qui raconte la violence faite aux corps comme au territoire, et les impacts de cette violence.

Lara Kramer remonte ces jours-ci Windigo à l’Usine C, cette création lancée au dernier Festival TransAmériques. Si ce Windigo du titre, rappelons-le, est dans la mythologie amérindienne une créature maléfique mangeuse d’hommes qui peut prendre possession des âmes et des désirs du vivant pour gagner en pouvoir, il se confond, pour Lara Kramer, au capitalisme colonialiste maintenant incontrôlable, carnassier autant pour les humains que pour l’écologie.

« Au tout début du processus de cette création, j’observais la réception de la violence, les dommages qu’elle fait au territoire, au nord du Canada. C’est lié à l’expérience que j’ai vécue quand j’ai visité le nord du pays ; au fait que j’y ai vu et compris, vraiment, les impacts de ce génocide holistique autochtone — corps et territoire — qui est en train de se produire. Je savais que le sujet nourrirait mon travail. »

L’observation de cette violence et ses effets sur le corps étaient déjà les thèmes de son Native Girl Syndrome, ce duo pour femmes et mille objets mis en scène en 2013. Lara Kramer y abordait la dépendance, l’aliénation, la perte — de ses repères comme de soi-même. « Windigo est indéniablement une espèce de contrepoint masculin qui ne s’attarde plus seulement aux corps, mais qui regarde aussi comment le capitalisme et les compagnies géantes consomment des humains, des hommes, à n’importe quel prix, sans se soucier des responsabilités envers les territoires, ni envers les communautés qui y vivent. »

Une première pièce pour une distribution entièrement masculine — sauf elle-même, qui triture le son en direct et observe, présence et témoin silencieux. « La part qu’a prise le son dans le processus m’a surprise, la quantité de textures et de couches qui se sont ajoutées, qui apportent un caractère autre qu’intime. Je ne savais pas que le son serait si lourd dans la part des matériaux scénographiques. »

Le propos est physiquement porté par Jassem Hindi et Peter James, deux performeurs blancs, « parce que ce sont eux qui produisent cette violence. Ils cultivent ces actes de violence, mais pas en deux dimensions. La façon dont je travaille lie le corps, les objets et l’environnement — nous travaillons beaucoup, beaucoup avec des objets, des accessoires dans Windigo. Il y a beaucoup de choses, comme ces deux matelas en plein centre, que les deux hommes dissèquent dès le début de la pièce. Pour moi, ce geste a quelque chose de symbolique : j’y vois des carcasses ; j’y vois des corps ; je vois le pays intérieur, intime [the interior of the land] en train d’être détruit, cette violence cultivée, si vous comprenez »…

L’écrit et l’instant

Windigo tient bien davantage de la performance que de la partition chorégraphique ou de l’écriture gestuelle ; ses deux acteurs viennent aussi de ce champ et chérissent dans leurs créations individuelles le rapport à l’instant, à la spontanéité en représentation, à la liberté. Comment Mme Kramer a-t-elle navigué entre contrôle et jeu laissé à ses interprètes, entre écriture et improvisation ? « C’est une question d’équilibre. Tout cet univers a émergé de mon histoire à moi, de ma narration en quelque sorte. La création s’est construite à partir de leur écoute à eux, leur écoute de mes histoires, à partir de nos dialogues ; je les ai emmenés dans la réserve de ma mère ; nous avons passé du temps ensemble afin qu’on puisse s’influencer, intimement, qu’ils puissent comprendre la sorte profonde de travail que je veux faire, si je puis dire. Tout ça a fini par devenir un tremplin pour leurs actions et leurs gestes scéniques. »

« C’est moi qui ai choisi les images qui seraient du spectacle, poursuit-elle. C’est assez écrit, en fait ; les interprètes connaissent la trajectoire, la courbe que la pièce doit suivre. Mais je leur demande, et c’est un fin équilibre, de ne jamais refaire la même chose, de ne pas reproduire. Ainsi, s’ils doivent couper le matelas, il leur faut réinventer le geste, la manière, chaque fois. »

Depuis ses débuts comme artiste, les conseils des arts ont tous accentué d’une manière ou d’une autre leur soutien aux créateurs autochtones. Est-ce que ce choix politique lui semble important ? Juste ? « Nous sommes à un moment où il est possible aux voix autochtones de se lever. Et c’est crucial, essentiel de les entendre », mentionne Lara Kramer. Même si ce n’est pas ce qui peut mener à une réconciliation, conclut-elle.

Windigo

Chorégraphie performative de Lara Kramer, avec Peter James, Jassem Hindi et Lara Kramer. À l’Usine C, les 5 et 7 février.