«A Love Supreme»: carré incantatoire

Avec ses volte-face et balancements, ses flux et reflux dynamiques et ses tensions entre verticalité et horizontalité, on reconnaît bien là le style finement forgé par la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker.
Photo: Anne Van Aerschot Avec ses volte-face et balancements, ses flux et reflux dynamiques et ses tensions entre verticalité et horizontalité, on reconnaît bien là le style finement forgé par la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker.

Décidément, aucun chef-d’oeuvre de la musique ne semble résister à la brillante griffe d’Anne Teresa De Keersmaeker. Même pas ce monument de l’histoire du jazz qu’est A Love Supreme (!), partition des plus complexes, tant s’y entremêlent dans un chaos organisé les voix de quatre instruments — un saxo, une basse, un piano et une batterie. Chorégraphiée en tandem avec le Catalan Salva Sanchis, l’oeuvre reprise et remaniée pour un quartet masculin fait naviguer les danseurs sur la vague Coltrane avec une musicalité si clairvoyante que les corps semblent devenir les caisses de résonance de chaque instrument.

Tout prend naissance dans le silence, en préambule, comme si le quatuor venait poser les bases d’une grammaire de gestes. Sur la scène dépouillée, des tracés géométriques quadrillent le sol démontrant toute la rigueur — une obsession tenace — du déploiement dans l’espace de l’écriture de la chorégraphe belge. Des schémas de mouvement en chaînes, tractions, courses spiralées et portées collectives viennent trancher l’espace alors que retentissent les pas et le souffle des danseurs dans le silence. En solo, Thomas Vantuycom, qui incarnera le saxo de Coltrane, démarque l’espace basculant de l’hyperactivité à l’immobilité tout en créant un lien distant avec les spectateurs par son regard qui balaie la salle.

Les premières notes tumultueuses retentissent sur une scène désertée un temps par les danseurs, avant qu’ils ne fassent réapparition pour se laisser porter chacun par leur instrument attitré, entre plusieurs unissons qui démontrent que s’il y a bien une liberté d’improvisation, elle ne se fait pas sans une très solide structure.

Avec ses volte-face et balancements entraînant avec souplesse bras et têtes, ses flux et reflux dynamiques et ses tensions entre verticalité et horizontalité, on reconnaît bien là le style finement forgé par De Keersmaeker. Tandis que tour à tour les danseurs s’effacent au second plan pour laisser place à l’improvisation d’un corps-instruments de tête, les gestes épousent certaines inflexions de la musique sans pour autant céder à la tentation de l’illustrer.

Toute la force d’A Love Supreme repose sur le très fin équilibre entre une structure cadrée et une écriture serrée ne laissant presque rien au hasard, mais laissant pourtant de l’oxygène aux interprètes. José Paulo Dos Santos (batterie), Bilal El Had (piano), Jason Respilieux (basse), Thomas Vantuycom (saxophone) sont épatants dans leurs moments d’improvisation et voguent avec brio sur les déferlantes énergétiques de Coltrane dans ce carré incantatoire.

A Love Supreme

Une création d’Anne Teresa De Keersmaeker et Salva Sanchis (Rosas) sur la musique de John Coltrane avec José Paulo Dos Santos, Bilal El Had, Jason Respilieux, Thomas Vantuycom et Robin Haghi. Présentée par Danse Danse jusqu’au 2 février à la Cinquième Salle.