«A Love Supreme»: chorégraphier John Coltrane

La nouvelle version d’«A Love Supreme» est une réelle réécriture, la chorégraphie ayant subi plusieurs métamorphoses.
Photo: Anne Van Aerschot La nouvelle version d’«A Love Supreme» est une réelle réécriture, la chorégraphie ayant subi plusieurs métamorphoses.

S’attaquer en danse au chef-d’oeuvre de John Coltrane, A Love Supreme ?Pour la grande Anne Teresa de Keersmaeker et Salva Sanchis, après avoir ensemble travaillé à la chorégraphie Bitches Brew (2003) sur l’album homonyme de Miles Davis, cela allait de soi. Car « à force d’écouter Miles, inévitablement on finit par croiser Coltrane… », indique M. Sanchis en entrevue. Douze ans plus tard, les coauteurs ont revisité et réécrit la pièce, et la ramènent, cette fois portée par une distribution entièrement masculine.

« Je préfère cette version », admet le chorégraphe catalan. « Peu importe l’intensité qu’on met dans le travail, quelque chose nous échappe quand on est au coeur d’une création, qu’on ne peut voir. Il faut laisser aller. Le temps qui passe donne de la perspective », estime celui qui a aussi signé, seul, Radical Light (2016).

La chorégraphie propose un miroir physique de la musique. Chaque danseur incarne un instrument — l’un le sax, l’autre la basse, etc. (voir encadré). Le mélange entre partition écrite et improvisation se fait de manière similaire en son comme en corps, toujours en relation avec la mélodie. « C’est une combinaison de paramètres très stricts et d’une très grande liberté, qui doivent être tenus en même temps. Ce qui est aussi notre façon de comprendre cette musique », précise M. Sanchis.

Comment, en 2005, s’était passée la collaboration avec la grande dame belge de la danse qu’est Mme de Keersmaeker (Rain, Once, En attendant, Cesena, etc.) ? « C’est un acte délicat. Toute collaboration est excitante parce qu’elle est aussi dangereuse ; ce que tu peux créer avec quelqu’un d’autre, tu ne peux le faire seul, mais il y a toujours des points de divergence. Ce qui fonctionnait très bien pour Anne Teresa et moi, c’était une division claire des tâches. Elle était responsable des patrons spatiaux, des éléments scénographiques — de la lumière aux costumes. J’avais de mon côté à générer le vocabulaire et le mouvement, et les stratégies d’improvisation. Ça semble très clivé, mais en avançant, tout devient dialogue — et nous aimons nous laisser l’un l’autre de l’espace. »

La nouvelle version d’A Love Supreme est une réelle réécriture, la chorégraphie ayant subi plusieurs métamorphoses. Des séquences de mouvements ont changé. Les costumes et l’environnement sont passés du tout blanc au tout noir. La pièce a été allongée de 15 minutes. Pourquoi ce besoin d’ajouter de la durée ? Sourire au bout du fil. « C’est un facteur économico-culturel. En Europe, une chorégraphie de 35 minutes est trop courte, peu importe sa valeur. C’est une réalité, peu importe la force de l’expérience proposée. Nous voulions qu’A Love Supreme se tienne seule, pas en programme double. Alors, nous avons ajouté un début silencieux, qui prépare très bien pour la suite. »

La distribution, qui était mixte, est devenue entièrement masculine. « Ça n’a pas été une décision », relève le cochorégraphe, « c’est apparu aux auditions. Étrangement, les danseurs qui s’intéressaient à ces rôles étaient à 80 % des hommes. Nous avons décidé de suivre ça. Ce que ce changement produit, c’est que toute connotation ou lecture d’une possible relation romantique hétérosexuelle a été complètement effacée. Et ce qui reste est beaucoup plus près de la musique même ; plus près de la spiritualité, plus près d’un amour spirituel que romantique ».

Une spiritualité qui a été abordée en création en s’inspirant — largement, pas littéralement du tout, précise M. Sanchis — de peintures de la Renaissance, particulièrement celles abordant la descente de la croix de Jésus et la Passion. Et physiquement par la verticalité, la conscience du ciel et de l’espace supérieur, par une physicalité assez forte pour entraîner peut-être une extase, et une recherche d’abandon chez les interprètes.

« Cette deuxième version reste plus près de la musique ; chorégraphiquement, elle est plus complète et plus sophistiquée », estime Salva Sanchis. À écouter autant qu’à voir, donc.

Coltrane et son disque synthèse

Ce qui était au départ un disque de 34 minutes est devenu un mythe, une oeuvre phare de la culture américaine, un jalon fondamental de l’histoire du jazz — et aussi le socle sur lequel s’appuie la ferveur des fidèles de la Saint John Coltrane Church, une église de San Francisco consacrée au pouvoir spirituel de la musique du légendaire saxophoniste décédé en 1967. Cela pour dire l’importance d’A Love Supreme, 54 ans après sa parution. Enregistré avec Elvin Jones à la batterie, Jimmy Garrison à la contrebasse et McCoy Tyner au piano, cette suite divisée en quatre mouvements synthétise chez Coltrane toute une vie de recherche musicale et spirituelle. La forme est à la fois structurée et improvisée, les thèmes sont complexes et limpides. Le quartet joue un jazz modal (introduit par Miles Davis avec Kind of Blue en 1959, c’est essentiellement une façon de jouer avec des gammes autres que les majeures et mineures classiques, ce qui donne une palette de couleurs plus vaste), mais qui annonce déjà l’attrait du free jazz chez Coltrane. Il y plongera pleinement après ce disque pivot, encore résolument moderne — et profondément puissant.

A Love Supreme

Chorégraphie de Salva Sanchis et Anne Teresa de Keersmaeker. Avec José Paulo dos Santos, Bilal El Had, Jason Respilieux, Thomas Vantuycom. Présenté par Danse Danse, à la Place des Arts, du 29 janvier au 2 février.