Le squelette comme figure de notre désincarnation

Les chorégraphes Priscilla Guy et Sébastien Provencher ont tiré une série de tableaux scéniques traitant des effets du Web sur nos comportements et notre motricité.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les chorégraphes Priscilla Guy et Sébastien Provencher ont tiré une série de tableaux scéniques traitant des effets du Web sur nos comportements et notre motricité.

Il était une fois deux squelettiques personnages qui cherchaient un sens à leur existence dans un monde boulimique d’informations. De cette histoire cocasse sortie tout droit de leur imagination décalée, les chorégraphes Priscilla Guy et Sébastien Provencher ont tiré une série de tableaux scéniques traitant avec humour des effets du Web et des écrans sur nos comportements et notre motricité.

Dans ce théâtre de l’absurde qui croise danse, vidéo, musique et texte, le tandem a dans sa ligne de mire la tendance générale à ne rester qu’à la surface des choses, en passant du coq à l’âne, à l’image d’un fil d’actualité qu’on ferait défiler pour tuer le temps.

« L’idée des squelettes est venue au départ d’une blague entre amis. Ce qui est à la base une prémisse humoristique nous a conduits petit à petit à nous questionner sur la surabondance d’informations, de discours et d’images à laquelle nous sommes exposés au quotidien sur le Web et les réseaux sociaux », affirme Sébastien Provencher.

Plutôt que d’opter pour un récit narratif qui suivrait l’évolution de leurs personnages, les artistes se sont appuyés sur le principe du Web, basculant d’un registre à l’autre pour évoquer une certaine « dérive du scrolling ». « Très vite, on a essayé de faire se rencontrer la forme et fond, en faisant en sorte que cette surenchère du discours et toutes ces images de la culture populaire qui nous bombardent s’inscrivent dans nos corps », ajoute Priscilla Guy.

Quand on pense aux flux médiatiques, c’est souvent l’idée de vitesse et de mouvement qu’on retient, mais devant l’écran, il y a aussi une paralysie du corps

C’est à travers la voix d’un animateur (Renaud Paradis) que l’histoire des deux squelettes, des personnages muets, se trouve dévoilée sur scène. La pièce joue sur les tensions entre ce qui est dit et ce qui est passé sous silence, ainsi que sur les discours empruntés et falsifiés, de sorte qu’il devient difficile de démêler le vrai du faux.

À travers un monologue signé par Dany Boudreault se glisse une critique du vedettariat et de la vacuité des discours qui s’y rapportent : « L’animateur est un personnage très narcissique qui est pris dans une posture où, pour se voir lui-même validé, il doit valider quelque chose qui n’a aucun sens et créer du sens avec du vide. »

Des êtres désincarnés

De l’abstraction aux scènes de la vie quotidienne, les tableaux, tout en jouant sur les contrastes, montrent comment les corps se désincarnent et abdiquent devant l’image.

Dans leur valse à travers les registres, le duo use de références à la culture pop et mise sur des effets à petite échelle — phosphorescence des costumes et jeux de lumière —, ainsi que sur l’appui de musiciens sur scène.

S’imposant comme contrainte de bouger en mobilisant le moins possible leurs muscles, les danseurs ont forgé un vocabulaire minimaliste et performatif. Il s’agit pour eux de faire en sorte que leurs présences s’effritent et de faire presque disparaître le corps. Une façon de refléter nos présences presque désincarnées quand on se trouve obnubilés par nos écrans.

« Quand on pense aux flux médiatiques, c’est souvent l’idée de vitesse et de mouvement qu’on retient, mais devant l’écran, il y a aussi une paralysie du corps. Quelqu’un qui marche dans la rue les yeux rivés à son cellulaire, par exemple, ça peut difficilement être plus spectral comme présence. Tu vois qu’il se passe quelque chose au niveau des yeux et du visage, mais tout le reste du corps est désengagé. Même chose quand on observe les enfants devant des écrans, ils sont comme à côté de leur corps », décrit la créatrice.

Spectacle longuement rodé devant public, car utilisant l’humour comme fil rouge, Deux squelettes, à l’aveu des créateurs, a un statut d’objet scénique non identifié dans la programmation de l’Agora de la danse.

De quoi sortir hors des sentiers battus, alors que ce phénomène de désincarnation généré par l’omniprésence des écrans au quotidien — problématique pourtant si familière à tous, — reste encore un thème peu abordé en danse.

Deux squelettes

Création de et avec Priscilla Guy et Sébastien Provencher. À l’Agora de la danse, du 30 janvier au 2 février.