«The Great Tamer»: faire image, ensemble

La pièce «The Great Tamer» débute par un regard, franc, droit dans les yeux. Elle se termine par un souffle.
Photo: Julian Mommert La pièce «The Great Tamer» débute par un regard, franc, droit dans les yeux. Elle se termine par un souffle.

Il y a trop d’images. Il y a trop d’images et comment leur résister ; et comment les absorber sans leur devenir imperméable, sans les consommer en les faisant défiler d’un doigt sur la souris. Il y a trop d’images et comment, artiste, en rajouter ; et pourquoi ?
Comment en créer de plus, surtout si comme le chorégraphe grec Dimitris Papaioannou on a fait ses Beaux-Arts, été peintre et bédéiste, et qu’on connaît son histoire de l’art et ses chefs-d'oeuvre occidentaux sur le bout des doigts ?

En mettant l’accent, en relief et en creux, par un joli jeu de contrepoint, sur les humains qui les composent, qui font image, ensemble, plutôt que sur ce qui imprègne les rétines des spectateurs. Ce que M. Papaioannou et ses dix danseurs font, et de main de maître, dans The Great Tamer.

La pièce débute par un regard, franc, droit dans les yeux. Elle se termine par un souffle. Entre ces deux gestes fondamentaux de la relation, humaine comme théâtrale, déferlera une abondance d’images scéniques. En noir et blanc, en noir et chair, en ombres sur bois.

Sur — et sous… — un plancher penché et gondolant, fait de légères tuiles superposées qui font penser à des ardoises, apparaîtront des archétypes, des images pop, des icônes.

Passent, par exemple, des glaneurs dans un champ de blé, Atlas soutenant le monde, les êtres doubles et hermaphrodites de l’Aristophane de Platon, des corps démembrés façon famille Addams, une nativité qui a marché sur la Lune, un sexe gigogne, et mille autres.

Tout se compose sous nos yeux, et pourtant tout surgit, et surprend ; se superpose d’abord de manière comique — surtout pour les geeks des arts visuels — et absurde. Les images scéniques sont à la fois simples et complexes, se déplient, et s’incarnent dans un rapport aux partenaires et aux multiples accessoires — souvent en équilibre, souvent qui tombent, et ce lien à la gravité oblige les danseurs à être dans un constant rapport au temps et au poids réel. M. Papaioannou a un sens très fort de ce qu’on pourrait appeler la « répartie visuelle ».

L’utilisation du très galvaudé Beau danube bleu, ralenti et trituré, ainsi que des larsens et de longs silences rajoute au côté iconoclaste. On pense un peu au Germinal de Defoort et Goerger, en version purement visuelle, mais The Great Tamer occulte finalement la comparaison, ayant sa signature propre.

La force de la proposition, c’est d’arriver, dans cette débandade imaginative qui évite les clichés, à faire émerger la présence (formidable) des danseurs, le travail de groupe, le sens du timing (la pièce arrive parfaitement rodée), le sens du timing de l’autre ; bref, de trouver une respiration commune qui déborde bientôt sur les spectateurs. Il n’y a là aucune gestuelle, pratiquement ; qu’un travail d’ensemble. Une finesse, une délicatesse dans l’exécution et dans les rapports que les interprètes ont les uns avec les autres, une qualité d’écoute rare, et aujourd’hui socialement essentielle.

Et c’est ce qui fait que cette débauche d’images reste généreuse et vivante ; que la machine-théâtre fonctionne sans devenir un système, sans imposer des affects ; que cette déferlante d’images échappe au mortifère rapport de consommation auquel plusieurs oeuvres d’art cèdent. En ce sens, M. Papaioannou recadre le spectaculaire là où il devrait être, dans son ancienne définition : « qui parle aux yeux et à l’imagination ».

Le temps s’étire, la pièce dure 1 h 40 et défie le peu de concentration dont on est capable aujourd’hui, et c’est très bien aussi. Les fausses fins s’accumulent, les accessoires sont jetés l’un après l’autre au bas de la scène, la virtuosité de geeks des interprètes passe et s’éteint : mille petites morts pour nous rappeler cette mortalité qu’on nie à longueur de journée.

Bref, c’est magnifique. D’une intelligence et d’une cohérence rares. Il paraît que c’est complet. Pensez aux pots-de-vin, aux crocs-en-jambe à l’entrée de l’Usine C, au vol pur et simple de billets, car c’est à voir.

« The Great Tamer », une chorégraphie de Dimitris Papaioannou.

Avec Pavlina Andriopoulou, Costas Chrysafidis, Dimitris Kitsos, Ioannis Michos, Evangelia Randou, Kalliopi Simou, Drossos Skotis, Christos Strinopoulos, Yorgos Tsiantoulas, Alex Vangelis. À l’Usine C, jusqu’au 27 janvier.