«El silencio de las cosas presentes»: l’exercice du lâcher-prise

Très aérée, la partition offre de savoureuses surprises scénographiques et gagne en volume au gré des mouvements ancrés sous la peau et des auscultations tactiles.
Photo: Martin Benoit Très aérée, la partition offre de savoureuses surprises scénographiques et gagne en volume au gré des mouvements ancrés sous la peau et des auscultations tactiles.

Expérience pour spectateurs patients qui s’étire sur trois heures, El silencio de las cosas presentes suppose que l’on suspende notre désir d’intellectualiser ce qui se déroule sur scène pour s’abandonner entièrement à des sensations. Posant le sens du toucher au centre de son travail, le chorégraphe colombien Eduardo Ruiz Vergara s’entoure sur scène de Marie Mougeolle et de Sophie Levasseur pour élaborer une série d’explorations chorégraphiques et performatives qui profiterait de quelques élagages pour qu’on en apprécie pleinement la teneur.

Pour favoriser un certain lâcher-prise, on choisit de s’installer dans les gradins garnis de coussins pour former son propre cocon et s’accorder une plus grande liberté de mouvement. Sur scène, côté cour, sont disposées une panoplie de services à thé en porcelaine et des bassines à vaisselle, autour desquelles s’affaireront les deux danseuses pendant la première heure de la performance. Concentrées à éparpiller et à superposer les soucoupes et les tasses en périphérie du plateau, les deux femmes interrompent leur tâche pour venir nous porter des tasses de chocolat chaud épicé. Côté jardin, derrière la régie, les musiciens Nathan Giroux et Gabriel Vignola modulent en direct les atmosphères sonores.

Une vibration sonore vient rompre la tranquillité enveloppée par les tintements distants d’un carillon. Les tours de porcelaine en équilibre précaire sur le sol commencent à frémir, tandis que, figé debout, le regard rivé sur le public, Eduardo Ruiz Vergara se laisse porter par la fréquence sonore qui s’intensifie progressivement, tremblant de tous ses membres avant d’entrer dans une transe convulsive. Une première séquence dont le déploiement sur la longueur ne paraît pas vraiment justifié et où l’intérêt du spectateur ne tient qu’à un fil. Car très peu lui est proposé durant la première heure pour le tenir en haleine.

Il faudra donc s’accrocher avant que l’oeuvre ne décolle véritablement — le sentiment d’hospitalité généré par les interprètes aidant à l’exercice —, mais le jeu de patience finira tout de même par en valoir la chandelle.

Très aérée, la partition offre de savoureuses surprises scénographiques et gagne en volume au gré des mouvements ancrés sous la peau et des auscultations tactiles. Notre attention se fixe sur le formidable travail de poids effectué en duo nécessitant un sens accru de l’écoute, comme ce moment fort où Eduardo Ruiz Vergara soutient la marche de Sophie Levasseur du dos jusqu’aux creux des mains.

Au beau milieu d’une rangée de spectateurs, des reliques personnelles se retrouvent méticuleusement déballées. Des objets dont le mystère reste à percer qui accompagneront un étrange rituel final où le performeur trouve moyen de se tracter par les cheveux des gradins à la scène. Cette dernière mise en danger du corps vient clore la pièce et nous laisse avec l’impression de s’être égaré pendant tout ce temps dans le rêve insondable de quelqu’un. Résistant à une lecture figée du sens, El silencio s’avère être un grand exercice de lâcher-prise. Pour public averti.

Une création d’Eduardo Ruiz Vergara, avec Marie Mougeolle, Sophie Levasseur et Eduardo Ruiz Vergara. Conception sonore et musique en direct de Nathan Giroux et Gabriel Vignola. Présenté par Danse-Cité à La Chapelle — Scènes contemporaines jusqu’au 26 janvier.

El silencio de las cosas presentes