L’archéologie scénique de Dimitris Papaioannou

Les danseurs Costas Chrysafidis et Ektor Liatsos
Photo: Julian Mommert Les danseurs Costas Chrysafidis et Ektor Liatsos

Des corps avalés et recrachés des entrailles de la terre forment la matière première d’un étrange théâtre d’images dans The Great Tamer. Derrière les ficelles de ce qu’il décrit comme un « freak show existentiel », l’artiste grec Dimitris Papaioannou entretient l’illusion scénique en jouant de distorsions à saveur surréaliste. C’est que pour cet ancien bédéiste adopté par le milieu de la danse, l’image précède le mouvement. En témoignent les scénarimages qu’il conçoit comme canevas de ses pièces.

Photo: Julian Mommert Dimitris Papaioannou

« Je me vois plutôt comme un chorégraphe d’éléments et de matières qui travaille avec des corps », affirme le créateur de 54 ans tombé dans l’oeil du grand public en 2004 avec ses gigantesques mises en scène des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques d’Athènes. Depuis, celui qui a forgé son savoir-faire sur la scène underground athénienne est devenu un incontournable des grands festivals européens et s’est vu confier des mandats de taille, dont une nouvelle création pour l’emblématique Wuppertal Tanztheater de Pina Bausch. « Même si toutes sortes de virtuosités en danse m’enchantent, dans mon travail, la virtuosité n’est pas un élément de premier plan. Si elle m’est utile, ce n’est que pour servir l’aspect freak show que j’affectionne. »

L’oeil d’un peintre

Formé initialement à la peinture aux beaux-arts et auprès du célèbre peintre Yannis Tsarouchis, c’est dans les années 1980 que Dimitris Papaioannou s’initie à la danse et se tourne vers le théâtre expérimental, touchant autant à la performance qu’à la conception de décors, d’éclairages et de costumes. Alors qu’il commence à composer ses propres créations chorégraphiques, il découvre le travail de Robert Wilson : « Je pouvais voir que ses oeuvres étaient le fruit du regard d’un peintre. À cette époque, je cherchais des mentors. Je suis donc allé cogner à sa porte en Allemagne pour être observateur de ses processus de création. Ça m’a indéniablement influencé et permis d’évoluer », explique l’artiste dont les scénographies constituent toujours un point de départ.

Photo: Julian Mommert Les danseurs Pavlina Andriopoulou, Evangelia Randou, Kalliopi Simou et Alex Vangelis dans «The Great Tamer»

Ce penchant pour les arts visuels et plastiques teinte tant son approche de la création scénique que le contenu de ses pièces, qui sont truffées de références à l’histoire de l’art (El Greco, Rembrandt, Magritte, Raphaël et Botticelli) : « Parce que les enjeux que je traite sont philosophiques et existentiels, je communique souvent à travers l’évocation d’archétypes. Et quand vous avez dans la tête une encyclopédie de l’histoire de l’art et que vous travaillez avec le corps, inévitablement, quand vous créez, vous faites face à des formes du corps humain qui ont été cristallisées par les grands maîtres, des images qui ont marqué la mémoire de nos civilisations à travers les temps. J’ai souvent besoin de ces références et de cet éveil de notre mémoire collective pour raconter mes histoires. »

Excaver des archétypes

Après avoir dépeint Sisyphe en héros de la classe ouvrière dans Still Life (2014), Dimitris Papaioannou continue de fouiller dans son héritage grec pour en réactualiser les mythes et les archétypes. On retrouve dans The Great Tamer son obsession pour les corps fragmentés et hybrides — semblables aux vestiges de l’Antiquité —, le collage et les recompositions. « Pour cette pièce, je me suis centré sur la notion de mémoire archéologique. L’idée que sous la surface de la terre, il existe en quelque sorte une racine de l’existence humaine ; elle traverse des couches et des couches de traces laissées par les civilisations précédentes, par nos morts et nos ancêtres. D’où cette vision d’un plateau dont on pourrait dégager des possibilités nouvelles en dessous de la surface. »

Parce que les enjeux que je traite sont philosophiques et existentiels, je communique souvent à travers l’évocation d’archétypes. Et quand vous avez dans la tête une encyclopédie de l’histoire de l’art et que vous travaillez avec le corps, inévitablement, quand vous créez, vous faites face à des formes du corps humain qui ont été cristallisées par les grands maîtres, des images qui ont marqué la mémoire de nos civilisations à travers les temps.

Un troublant fait divers survenu il y a quelques années en Grèce a agi comme catalyseur de cet imaginaire de la friche archéologique : le corps sans vie d’un jeune homme victime d’intimidation avait été retrouvé enfoui dans la terre. Ne traitant pas explicitement de ce tragique événement, l’artiste s’en est en revanche inspiré afin de toucher au caractère paradoxal et contradictoire de la nature humaine, à cette tendance de l’humain à « être à la fois un saint et une bête, à vouloir glorifier le vivant et à rechercher la grâce pour ensuite la sacrifier, la détruire et la dévorer, et toujours finir par se rembarquer dans cette même quête ».

Cette infinie compulsion de répétitions, renvoyant encore au fardeau de Sisyphe, se matérialise dans un univers sensationnel et onirique où transitent également des idoles, des figures christiques et des martyrs. Des images sacrées qu’il se plaît à ramener à la surface de la conscience et à distordre pour leur donner une résonance contemporaine.

The Great Tamer

Création de Dimitris Papaioannou. Avec Pavlina Andriopoulou, Costas Chrysafidis, Dimitris Kitsos, Ioannis Michos, Evangelia Randou, Kalliopi Simou, Drossos Skotis, Christos Strinopoulos, Yorgos Tsiantoulas et Alex Vangelis. À l’Usine C du 23 au 27 janvier.