Danse - Une poussière dans l'oeil

L'histoire poétique de cette création, celle d'un tandem chorégraphique né spontanément entre la Québécoise Lucie Grégoire et le Japonais Yoshito Ohno, annonçait le meilleur. La première allait se ressourcer au pays du soleil levant, le second devait lui offrir des leçons privées dans les studios de son père, l'un des fondateurs du butô, Kazuo Ohno. À la place, Yoshito Ohno a offert à Lucie Grégoire un bouquet de solos, auquel il a joint deux de ses propres performances.

Malheureusement, s'il y a des moments d'une belle intensité dans Eye, la rencontre n'a pas véritablement lieu. À l'instar du duo qui clôt la soirée, les deux artistes se croisent lentement mais ne se regardent pas. Les courts solos, petits fragments de danses d'état qu'interprète Lucie Grégoire, s'arriment difficilement à ceux de M. Ohno.

La soirée débute pourtant très bien. La chorégraphe-interprète québécoise se livre à une danse minimale et magnifique, qui semble incarner la réflexion de Yoshito Ohno selon laquelle les yeux du danseur se trouvent au bout de ses doigts, à la plante de ses pieds et sur le dessus de sa tête. La danseuse (ou le danseur? — car elle porte un complet noir et les cheveux tirés) devient une curieuse créature, enracinée au sol, le crâne et le pied tendus au ciel, tous sens en éveil, semblant capter l'essence de l'univers.

Puis Yoshito Ohno, tout de blanc vêtu, le crâne lisse enduit de talc, qui avance dans la tempête, tantôt inébranlable, tantôt vulnérable. Mais la lumière que répand cet étrange gourou d'un autre temps nous a semblé bien pâle, comparée, par exemple, à celle de Min Tanaka, que l'Agora de la danse a aussi reçu l'an dernier, à l'instigation de Jocelyne Montpetit.

Le tableau surréaliste où Lucie Grégoire s'avance lentement vers le public, une chaise sur le dos, porte aussi sa part de mystère. Mais le regard aiguisé de Eye semble tout concentré dans ces premiers tableaux. Après, ce regard se voile tranquillement, comme si une poussière s'était glissée dans son oeil. Des ruptures de ton s'installent tant dans les choix musicaux que dans les textures chorégraphiques. Les tableaux s'enfilent alors avec moins de fluidité. Lucie Grégoire incarne le vent et la femme au chapeau rouge avec moins de conviction. Et la complicité qui a donné naissance à l'oeuvre fait cruellement défaut lorsque les deux protagonistes se retrouvent dans le duo final.