«De la glorieuse fragilité»: la parole des danseurs glorifiée

L’aspect relationnel du travail des danseurs brille dans des duos où les corps s’enchevêtrent, prennent appui les uns sur les autres et vacillent ensemble dans des déséquilibres fragiles, parfois périlleux.
Photo: David Cannon L’aspect relationnel du travail des danseurs brille dans des duos où les corps s’enchevêtrent, prennent appui les uns sur les autres et vacillent ensemble dans des déséquilibres fragiles, parfois périlleux.

La matière sonore recueillie par Karine Ledoyen au long de son processus créatif aurait très bien pu se prêter à un documentaire traitant de la précarité, du renoncement et des blessures physiques et émotives qu’accompagne le fait d’interrompre une carrière de danse. Au contraire, en portant en scène la parole de danseurs poussés hors des feux de la rampe, la créatrice évite adroitement de tourner le couteau dans la plaie de ses interlocuteurs pour mieux mettre l’accent sur leur regard rétrospectif sur la danse. Le tout se fait dans un esprit de célébration qui évacue la lourdeur du deuil et valorise le recul.

À l’entrée en salle, quatre danseurs accueillent le public tout en arrangeant le plateau couvert de confettis et de guirlandes de fête. Ils balaient la scène pour rendre leur espace à nouveau vierge, comme dans un retour à la page blanche après une répétition venant tout juste d’avoir lieu. En fond de scène défilent des images vidéo de scènes de fête accompagnées de commentaires adressés au public. Une ambiance de coulisse règne dans la salle, atmosphère bon enfant que les interprètes tenteront de maintenir tout au long de la pièce.

Dans cette pièce hommage où se répondent et se superposent des fragments de témoignage en trame de fond, il est beaucoup question du travail hors scène effectué par les danseurs, cadre où arrivent souvent de petites révélations et des moments de grâce. Ce à quoi le spectateur a rarement le privilège d’avoir accès, à moins de s’être trouvé lui-même en situation de création en studio.

Singulière proximité

En corrélation avec le récit des interviewés livrant ce qui leur manque le plus du métier, le quatuor effectue des chassés-croisés souples et fluides. L’accent est mis sur cette capacité des danseurs d’inscrire leurs mouvements dans un même espace, avec vivacité et sans heurts. Cette relation aux autres, si singulière en ce qu’elle demande une écoute, une observation et une conscience accrue de la présence de ses partenaires, est une clé de voûte de la pièce.

L’aspect relationnel du travail des danseurs brille dans des duos où les corps s’enchevêtrent, prennent appui les uns sur les autres et vacillent ensemble dans des déséquilibres fragiles, parfois périlleux. La confiance en l’autre et la bienveillance dans ces jeux où chacun cherche à dépasser ses propres limites sont mises en lumière. Hors de question ici de gommer l’effort et les essais. Les nombreuses portées en relais où l’énergie de l’un vient propulser le mouvement de l’autre entrent en résonance avec ce haut degré de proximité, touchant jusqu’aux sensations intérieures, évoqué par les ex-danseurs dans leurs récits.

Une des grandes réussites de Karine Ledoyen est de faire en sorte qu’une tendresse salutaire vienne étayer les efforts des danseurs poussés avec authenticité jusqu’au point de faille, au tremblement et à l’épuisement. Un état vulnérable qu’ils atteignent dans un esprit ludique, sans avoir l’air d’en souffrir et sans donner l’impression d’être livré en pâture.

Les effets vidéo, manipulés en direct par Andrée-Anne Giguère, ainsi que les textures amenées en scène permettent d’intéressants jeux de miroir et une démultiplication du mouvement sur différentes surfaces. Malgré tout, l’harmonisation des éléments scénographiques semble encore fragile. Certains éléments sous-exploités ne viennent qu’apporter une valeur cosmétique à la pièce, sans véritablement soutenir la danse ou les propos des interviewés.

De la glorieuse fragilité

Une création de Karine Ledoyen avec Elinor Fueter, Jason Martin, Simon Renaud, Ariane Voineau et Andrée-Anne Giguère. Présenté par l’Agora de la danse, jusqu’au 1er décembre à l’Édifice Wilder – Espace danse.