L’envers des feux de la rampe

Les entrevues que Karine Ledoyen a réalisées avec d’anciens danseurs ont représenté la porte d’entrée de cette nouvelle création. Elles sont devenues une matière sonore et visuelle pour le spectacle, en plus de développer une trame narrative en résonance avec les danseurs sur scène.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les entrevues que Karine Ledoyen a réalisées avec d’anciens danseurs ont représenté la porte d’entrée de cette nouvelle création. Elles sont devenues une matière sonore et visuelle pour le spectacle, en plus de développer une trame narrative en résonance avec les danseurs sur scène.
Posant le thème de la fragilité humaine au cœur de ses créations, Karine Ledoyen s’attache à dévoiler les dimensions faillibles du corps dansant. Après avoir convié dans ses pièces des comédiens et des danseurs amateurs, la chorégraphe de Québec cherche aujourd’hui à saisir la vulnérabilité que les danseurs dissimulent sous la virtuosité.

« Les danseurs sont formés pour cacher les failles, mais ce qui me touche le plus dans leur travail, c’est au contraire quand il y a des petites choses qui ne marchent pas et qu’ils doivent s’adapter et se réorganiser pour faire face à l’imprévu, affirme la chorégraphe. Au début de chaque projet, j’essaie donc de trouver une nouvelle façon d’amener la fragilité sur scène. C’est pourquoi j’en suis venue à me demander quel serait le moment le plus fragile d’une vie de danseur. » C’est dans le très dur fait de renoncer à la danse comme métier qu’elle a trouvé ce point ultime de vulnérabilité, trame de fond qui compose De la glorieuse fragilité.

Paroles et dramaturgies plurielles
Ainsi, il y a un an et demi, la créatrice s’est lancée dans un travail documentaire en approchant des danseurs qui ont mis fin à leur carrière et a recueilli une dizaine d’heures de témoignages. « J’ai fait des entrevues avec des danseurs de toutes sortes — de ballet, de contemporain et même de danse sociale — et de toutes générations ; des gens qui ont mené des carrières et d’autres qui n’ont pas eu cette chance, explique-t-elle. Je pensais au départ que j’allais devoir aborder le deuil, mais mon intention n’était pas de rouvrir des blessures. » 

Ce qui ressort de son montage est plutôt une célébration de la danse, car même s’ils ont renoncé à en faire leur métier, pour tous ses interlocuteurs, la danse demeure bel et bien présente dans leur vie sous une autre forme de rapport : « Comme ils en témoignent, il n’y a pas qu’une façon de danser. Ils ont quitté la scène, mais pas la danse. »

En superposant des séquences vidéo, des captations sonores et du texte tirés des entrevues, la créatrice a voulu rendre compte de la multiplicité des points de vue des interviewés et établir des jeux de résonance entre la danse et la parole fragmentée portée sur scène : « La beauté réside dans la diversité des voix et de leurs timbres, mais aussi des danseurs sur scène qui ont chacun leur manière de bouger et d’être. C’est un spectacle où parfois l’abstrait devient concret, parce que les voix nomment ce que la danse évoque. »

La force de la vulnérabilité
Se montrer vulnérable est rarement vu d’un bon œil dans nos sociétés soumises à l’injonction de la productivité et de la performance. Encore moins dans le milieu du spectacle, où le corps virtuose est magnifié et où il y a très peu de place pour l’échec. En cherchant à faire paraître la faille, Karine Ledoyen touche à une forme d’authenticité qui reste encore taboue : « Il y a une force qui se dégage de la vulnérabilité et il faut la glorifier, la mettre davantage en avant. C’est dans des moments où tu n’es pas à ton maximum dans la vie qu’il y a des forces que tu ne pensais pas avoir qui te soutiennent et te permettent de passer au travers des épreuves. Ces forces, tu les gardes pour toujours après, elles s’accumulent. »

Même s’il est centré sur la parole de danseurs, le message de la pièce tend à dépasser du cadre de la danse. En donnant à entendre ces voix d’oubliés de la scène, la créatrice veut toucher plus largement aux renoncements et aux deuils que nous vivons tous quotidiennement, que ce soit dans la sphère du travail, la vie sentimentale ou bien familiale. « Le jeu de la création implique d’aller parfois dans des endroits où ça ne nous tente pas toujours d’aller. Je ne me suis jamais autant posé de questions sur mon métier que durant ce processus et je me suis mise moi-même dans une position extrêmement fragile. C’est la première fois dans ma vie de création que je porte une matière qui ne vient pas de moi et je tiens à honorer la parole de ceux qui se sont livrés à moi si généreusement », conclut-elle.

De la glorieuse fragilité

Création de Karine Ledoyen (Danse K par K). Avec Elinor Fueter, Jason Martin, Simon Renaud et Ariane Voineau. Présenté par l’Agora de la danse de l’Édifice Wilder – Espace Danse, du 28 novembre au 1er décembre.