Danse - Petite histoire de métamorphoses

L'histoire d'un processus de création se révèle parfois tout aussi fascinante que l'oeuvre qui en découle. Récit aux dédales multiples ponctués de rencontres imprévues, ce parcours artistique mène bien partout sauf là où l'on croyait aller... En 2003, en amorçant sa nouvelle pièce, la chorégraphe Lucie Grégoire savait deux choses. Après deux pièces de groupes, elle souhaitait revenir au travail solo, aller-retour constant dans son corpus chorégraphique, comme l'inspiration et l'expiration d'un même souffle de création. Elle avait également désigné son partenaire musical, Robert Normandeau, ancien collaborateur dont la musique électro-acoustique l'a de nouveau interpellée.

Si Eye respecte l'esprit du solo et intègre une pièce du compositeur choisi, le projet initial est reporté à plus tard pour laisser place à un autre rêve...

Première métamorphose

Pour créer, Lucie Grégoire ressent souvent le besoin d'être ailleurs. «Être hors de mon quotidien, ça canalise mes énergies dans la direction qui est essentielle et importante pour entamer un processus de création», explique-t-elle. Elle décide donc au printemps 2003 de partir pour le Japon.

Le choix de la destination n'est pas aléatoire. Presque vingt ans plus tôt, en 1985, la chorégraphe y avait suivi des classes auprès de Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno. Les enseignements des deux fondateurs du butô auront un impact déterminant sur sa manière de créer ses danses. «C'est un pays très inspirant où j'ai vécu des expériences fortes.» Non pas qu'elle se réclame du butô, au contraire. Mais elle a fait sienne son principe selon lequel la danse ne repose pas tant sur une idée ou une émotion que sur un état intérieur.

Je ne suis pas une danseuse butô. Mais j'ai réalisé que l'idée de la métamorphose (très présente dans le butô), je la travaille depuis le début de mes solos. Cette idée que le danseur peut devenir autre chose, un objet, quelqu'un d'autre.

Elle évoque alors sa chorégraphie Les Choses dernières, où elle «devenai[t] réellement Anna Blume», le personnage du roman de Paul Auster dont elle s'était inspirée, ou Vers le haut pays, créée dans le Grand Nord où elle vivait près de troupeaux de boeufs musqués. «Je ne les imitais pas, c'était comme s'ils rentraient en moi. C'est ce qui me lie à la danse de Hijikata.»

Seconde métamorphose

En retournant au Japon, la chorégraphe ne souhaitait pas tant renouer avec un enseignement que s'imprégner d'un lieu et de gens qui l'inspirent, pour chorégraphier sa prochaine pièce. «Je cherchais un contexte de création», précise-t-elle. Kazuo Ohno avait 96 ans et j'avais envie de le revoir, sentir sa présence, son énergie, son inspiration.» Elle y rencontre alors Yoshito Ohno, fils de Kazuo, qui désormais donne les cours de danse à la place de son père, trop affaibli par son âge vénérable.

Au cours de leçons privées, Yoshito Ohno se montre curieux du processus de création de la chorégraphe québécoise. «Il a voulu entendre la musique de Robert et l'a beaucoup aimée, raconte-t-elle. Puis, il a commencé à me diriger dans l'espace, à me dire de prendre tel objet, de mettre tel costume.»

Eye était en train de naître, tout doucement, presque sans échanges de paroles. Et pas seulement à cause de la barrière des langues... «On n'a presque jamais discuté ensemble. Ça ne passait pas par le mental, c'était plutôt comme une chimie, une sensibilité partagée.»

Troisième métamorphose

À son retour à Montréal, le rêve redevient réalité. «C'était un cadeau qu'il me faisait. Mais ce que je venais de vivre, c'était là-bas. Était-ce réel? J'ai travaillé le matériel en studio ici et ç'a repris son sens.» En mars dernier, elle repart au pays du soleil levant, pour une dernière mise au point. Yoshito Ohno lui annonce alors qu'il danserait avec elle. Deux solos sont ainsi 0venus s'imbriquer dans ceux qu'il avait dirigés pour Lucie Grégoire, tout en lui laissant une large part d'autonomie. L'un de ces solos est signé Tatsumi Hijikata. Yoshito Ohno le danse depuis vingt ans à la mémoire de son défunt maître.

Eye (en japonais me) signifie à la fois oeil et bourgeon. Îil pour être témoin de la tristesse et de la peur qui hante le monde actuel. Bourgeon pour la jeunesse et la passion. Le danseur butô porte ses yeux sur le dessus de la tête, sur le bout des doigts et sous la plante des pieds, peut-on lire dans les notes du programme d'un récent spectacle de Yoshito Ohno. Ce sont ses points critiques, ses capteurs d'énergie, commente la danseuse.

«Je n'ai jamais su pourquoi il m'avait créé une pièce. Il m'a seulement dit: tu portes en toi le sens du féminin et du masculin», à l'instar de Tatsumi Hijikata et de Kazuo Ohno. C'est cette métamorphose fondamentale qui se trouve au coeur de Eye.